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L’interculturel entre mythe et réalité

Revue Le Français dans le Monde, n° 230, Hachette-Edicef, Paris, 1990. , 1990

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Pourquoi, tout d’abord, c’est un linguiste qui, travaillant en analyse du discours, parle d’interculturel (1) et non pas, par exemple, un psychosociologue, car si l’on se réfère aux domaines scientifiques, seule la psychologie sociale serait fondée à s’occuper d’une telle question ?

Eh bien parce que, quand on travaille à analyser les discours que produit une société, on est conduit à es¬sayer de percevoir quels sont les “imaginaires sociaux” qui sont expri¬més par ces discours ou qui se ca¬chent derrière eux.

Et comme ces imaginaires sociaux sont construits et portés par des groupes d’individus qui parlent des autres et d’eux-mêmes, on est fatalement con¬duit à travailler dans une problémati¬que du même et de l’autre, de l’identité et de l’altérité, du qui je suis ? et qui est l’autre ?, autrement dit des ressemblan¬ces et des différences intra-sociétales et intersociétales (ou interculturelles).

Du même coup, apparaît une autre rai¬son qui justifie qu’un linguiste puisse s’intéresser à cette question le vaste domaine des sciences humaines et sociales ne peut pas ne pas être interdisciplinaire. Ce n’est pas un vœu, c’est un fait. Regardez l’Histoire avec un grand H qui s’est fragmentée en études histo¬riques locales (l’histoire de la douleur, de la mort, de l’hygiène, à travers les époques) et qui a emprunté des techni¬ques d’analyse à la psychologie sociale, et à l’ethnologie ; regardez la Géogra¬phie qui se voulait une étude des faits objectifs et répertoriables, et qui s’est subjectivisée dans ce qui s’appelle maintenant la Géographie des repré¬sentations ; regardez la Psychologie cognitive qui est obligée de se poser certains des problèmes que se posent les linguistes et qui emprunte certains de leurs outils ; regardez enfin la Socio¬logie qui s’interroge sur les échanges langagiers.

C’est que les sciences humaines et sociales sont définitivement sorties d’une vision positiviste de la science, et que s impose maintenant l’idée que, tout en étant spécialiste d’une discipline, il faut travailler en relation avec d’autres dis¬ciplines.

Ensuite, pourquoi avoir intitulé ce texte l’“ Interculturel entre mythe et réalité” ? Parce qu’il m’est apparu qu’il fallait tenter de faire une mise au point, si possible sans concession, sur ce qui se passe entre nos communautés qui sont impliquées dans l’enseignement du français et notamment sur la confronta¬tion de leurs valeurs symboliques.

C’est l’histoire elle-même qui nous apprend qu’il y a des valeurs symboliques explicites et immédiates et des valeurs symboliques implicites, sous-jacentes et à long terme, qui travaillent les peuples et les idées comme une rivière souterraine travaille le terrain sans qu’on s’en rende toujours compte. Ainsi, il existe des symbolismes immé¬diats qui ont moins d’intérêt que d’au¬tres symbolismes sous-jacents, ceux-là, comme par exemple celui de l’imagi¬naire français qui serait marqué par deux traits culturels “l’esprit de con¬testation ” et “ l’esprit de rigueur ”, la passion tonitruante (certains diront “ la grande gueule ”), la rationalité lucide (certains diront < la froideur carté¬sienne ”).

Vous avez bien dû rencontrer, de nos jours, de ces Français, les uns “ grandes gueules ” et sachant tout, un peu “soupe au lait ”, d’autres méticuleux et à cheval sur les principes, parce que… parce que ”.

Eh bien moi, je voudrais être lucide et passionné, rationnel et contestataire. Entre l’un ou l’autre de ces comparti¬ments, je ne veux pas choisir. Je vou¬drais être les deux, mais sans esprit de messianisme, parce que personne ne peut plus prétendre donner des leçons. On est dans l’ère du doute, de l’ignorance : on ne peut donc que témoigner.

Premier mythe : une langue est une culture.

Si cela était, les cultures française, québécoise, belge, suisse, voire afri¬caine, maghrébine (à une certaine époque) seraient identiques. Et il en serait de même pour les cultures brésiliennes et portugaise d’une part, et pour les différentes cultures des pays de langue espagnole en Amérique et en Europe. Cette idée provient de l’époque des nationalismes européens du XIXe siècle.

Ce n’est pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, c’est le discours. Pour le dire autrement, ce ne sont pas les mots dans leur morphologie ni les règles de syntaxe qui sont porteurs de culturel ; ce sont les usages que les communautés font de ces mots, les manières d’utiliser la langue pour rai¬sonner, pour raconter, pour blaguer, pour ordonner, pour persuader, pour séduire.

Bien sûr, il y a quelques particularismes ici et là, dans la prononciation, dans le sens de certains mots, dans l’emploi de certaines expressions, dans la construc¬tion de certaines tournures, comme en témoigne le texte ci-après d’un chroni¬queur québécois.

“ L’aventure commence en France, lorsqu’on essaie de comprendre les Français…

L’aventure en France, c’est lorsqu’on essaie d’interrompre des Français qui parlent… - L’aventure en France est au coin des mots. Surtout, quand venant d’un autre horizon de la francophonie, l’étranger s’imagine bêtement qu’il parle la même langue que les Français. J’avvais besoin ce jour là, d’une prise mobile. Vous savez quand il n’y a pas de prise électrique dans une pièce, juste une ampoule au plafond, vous savez l’affaire qu’on visse, dans l’affaire, au dessus de l’ampoule, pour brancher d’autres affaires, fer à repasser ou balayeuse, ou whatever, vous voyez ce que je veux dire ?… Le quincaillier lui, même après dix minutes d’explication, ne voyait rien du tout :
- Une affaire dîtes vous, mais pour quoi faire ? _- J’viens de vous l’dire, pour mettre dans l’affaire au dessus de l’ampoule…
- Attendez, je vois, je vois, je vois, vous voulez sans doute dire une douille volante ?…Bien, bien, bien, et quel genre de douille volante ? Avec pas de vis ?
- Avec pas de vis ? J’comprends pas. Y’en’a une vis ou y’en n’a pas ?
- Eh bien, monsieur, cela dépend. Quand il y a vis, il y a forcément pas de vis, cela va de soi ! Sinon c’est une douille volante à baionnette, dont vous avez besoin…
- Finalement, c’est l’affaire à baionnette qui convenait. ”

Pierre Foglia

Ce que souligne de manière humoristique ce chroniqueur, ce n’est pas que certains mots soient différents dans les français du Québec et de France, ce sont les différences d’attitudes mentales dans la manière d’aborder un problème, différences qui sont exprimées par ce que l’on appelle des comportements discursifs.

Il faut donc dissocier langue et culture et associer discours (usages) et culture. Voilà pourquoi, entre autres choses, aucune langue en soi ne peut prétendre à l’universalité ; pas plus le français que l’anglais.

Pourtant, cette réalité étant établie, il faut reconnaître que les choses ne sont pas toujours si simples. Car dans certaines circonstances socio-historiques, la langue, comme morphologie, joue un rôle de représentant d’une identité eth¬nique, sociale ou nationale. Cela se produit chaque fois qu’une communauté se sent menacée (comme au Québec), ou veut reprendre une identité perdue (comment dans les pays qui ont connu une colonisation culturelle).

Dès lors, on comprend qu’il ne soit pas simple, quand on est d’un pays d’immigration, de vivre entre une langue, dont l’identité renvoie à un là-bas-autrefois, et un usage, un discours qui, lui, ex¬prime l’identité du ici-maintenant.

C’est ce qui fait dire à l’écrivain Carlos Fuente, que l’identité mexicaine se construit dans un jeu de miroirs entre l’Amérique et l’Europe, produisant un “baroque ” proprement latino-américain.

Deuxième mythe : “La francophonie”

C’est La Francophonie avec un grand L et un grand F qui n’existe pas, quoi qu’en dise le discours politique.

À preuve, la multiplicité des points de vue. Il y a d’abord autant de discours de représentation sur la francophonie qu’il y a de communautés qui utilisent la langue française la francophonie vue par les Français n’est évidemment pas la même, pour les raisons culturelles que j’évoquais tout à l’heure, que celle qui est perçue et vécue par les Québé¬cois, les Africains, les Suisses et les Belges, ou par les communautés des départements et territoires d’outre-mer français.

A fortiori, elle ne sera pas non plus, perçue de la même manière par chaque pays non francophone, point de vue qui différera encore selon que ces pays sont anglophones ou non.

Il y a ensuite les points de vue qui tiennent à la spécificité des groupes sociaux :

  • Les déclarations des hommes politi¬ques qui sont dépendantes des enjeux politiques et économiques internationaux ;
  • Les écrits et productions des écrivains et artistes qui témoignent des problè¬mes culturels qui sont propres à cha¬cune des communautés à laquelle ils appartiennent ;
  • Les discours des intellectuels, des chercheurs, des éducateurs qui s’inté¬ressent plus ou moins, selon les contex¬tes culturels, à ce qui se passe dans les autres communautés francophones.

Il y a donc une grande diversité de points de vue sur la francophonie.

Et pourtant, là aussi, les choses ne sont pas si simples. Il ne suffit pas de dé¬truire des mythes, il faut essayer de voir la réalité, et celle-ci est toujours com¬plexe. Car, s’il est vrai qu’il y a autant de francophonies que de points de vue, il est vrai aussi qu’il y a une histoire qui a fait que, bon gré mal gré, des contacts se sont établis entre ces communautés, des liens se sont tissés dans les représentations, des réseaux d’échanges se sont créés de fait, et cela a fini par construire une multiplicité de ce que l’écrivain martiniquais Edouard Glis¬sant appelle des < lieux mentaux ”, résultats de l’entrecroisement de ces cultures.

C’est dans ces “ lieux mentaux ” que l’on peut travailler, chacun à sa mesure. Cela permettrait de se situer ailleurs que dans des rapports de domination. Après tout, comme le dit le biologiste François Jacob (prix Nobel de méde¬cine) : l’avance technologique du Nord sur le Sud, et sa diffusion par le colonia¬lisme ou l’impérialisme économique ne démontre pas sa supériorité. Simple¬ment son avance historique (“ Hasard du temps ”).

La nuance est de taille !

Et l’on peut, du même coup, contester que le “capital culturel ” soit le reflet du “capital économique ”.

En matière culturelle, il ne peut y avoir de rapport dominant/dominé. Si un tel rapport s’établit, ce ne peut être que dans les représentations. Après tout, chacun a son Nord et son Sud.

Troisième mythe : “Le dialogue des cultures”

D’abord, les cultures ne dialoguent pas parce que, par définition, chacune se construit par la différence, par le “contre-l’autre ”.

Ce sont les hommes qui se rencontrent et essayent d’échanger et là, tout se passe selon un mécanisme qui se repro¬duit toujours de la même façon :

1) D’abord percevoir la différence. Si un sujet ne perçoit pas que l’autre est diffé¬rent, celui-ci est assimilé, c’est-à-dire inexistant dans sa différence.

2) Quand la différence est perçue, s’enclenche alors un double processus de rejet et d’attirance  :¬

  • De rejet parce que la différence repré¬sente une menace possible : est-ce que l’autre serait supérieur à moi ? Serait-il plus parfait ?
  • D’attirance, parce que cette différence représente une énigme à résoudre

L’énigme du Persan, pourrait-on dire en reprenant Montesquieu. Comment peut-on être différent de moi ? Quel est ce mystère ?

Ainsi, ce double mouvement (rejet/at¬tirance) produit chez tout sujet qui ren¬contre l’autre une fascination.

Mais c’est parce que cette fascination repose sur une contradiction qu’elle est à la fois découverte de l’autre et décou¬verte de soi. Autrement dit, c’est le con¬fit qui est a priori intéressant dans la rencontre entre des êtres de cultures différentes. Parce qu’il est facteur de dynamique sociale.

Qu’est-ce qu’observer l’interculturel ?

D’abord il ne s’agit pas ici de culturel avec un grand C qui réside dans la connaissance des œuvres littéraires, artistiques, scientifiques et historiques, ni de ce que les sociologues appellent le

capital culturel” qui réside dans la possession des diplômes, des biens culturels et de la faculté de la parole (le savoir parler), mais du culturel comme produit des mentalités d’une commu¬nauté socioculturelle, mentalités qui s’expriment dans les pratiques sociales des différents groupes qui composent cette communauté. Il ne s’agit donc pas de la culture des élites, mais pas davan¬tage de la seule culture populaire.

Il s’agit de la culture du “sens com¬mun” qui est le résultat de ce que les socio-ethnologues appellent le “cycle socio-culturel”, c’est-à-dire la circulation des messages entre les élites et les classes populaires en passant par le réseau intermédiaire de l’école et des médias de masse qui fait que finissent par se sédimenter des valeurs symboliques collectives dont chaque acteur social est à la fois la source et le point d’abou¬tissement.

Mais, en même temps, ce sens commun se fractionne, se fragmente selon la nature des groupes qui composent cette communauté.

Par exemple, il est aussi vrai et aussi faux de dire que la France est le pays de la gastronomie, que l’Espagne est le pays du flamenco, ou le Brésil le pays de la samba. C’est vrai pour l’ensemble d’une communauté dans les représenta¬tions partagées, mais ce n’est plus vrai si l’on observe le comportement des diffé¬rents groupes à l’intérieur de chaque communauté.

À l’intérieur d’une même communauté, il n’y a pas une vérité, mais plusieurs réalités culturelles.

Ensuite, il faut souligner que l’intercul¬turel est, par excellence, le domaine où se joue la quête de l’identité. En effet, comme je le disais plus haut, on ne peut regarder l’autre, sans se regarder soi. La situation d’interculturalité nous met constamment en présence de l’autre et reconnaître l’autre dans sa différence, c’est nécessairement se remettre en cause. Évidemment, si cette remise en cause est insupportable, on peut tou-jours choisir de fermer la fenêtre et rester chez soi.

L’interculturel comme représentations

Mais l’interculturel, c’est aussi par ex¬cellence le domaine de surgissement des discours de représentation sur l’autre et sur soi. Farce que la découverte de l’autre et la perception de sa différence nous amènent à parler, comme pour exorciser cette énigme. Et cette parole, ce discours de représentation, la plu¬part du temps, se durcit et devient ce qu’on appelle un préjugé, un cliché, bref un stéréotype.

La situation interculturelle nous met donc en présence d’un paradoxe : recon¬naître l’autre exige de nous remettre en cause, alors que le premier mouvement de reconnaissance de l’autre consiste à fabriquer (ou prendre en charge) un stéréotype qui nous empêche de nous regarder nous-mêmes. Ce n’est que quand on est suffisamment fort pour accepter la remise en cause que le sté¬réotype éclate et fait place à de l’inter-compréhension. C’est à l’épreuve de la différence que l’on découvre sa propre identité.

Les imaginaires socio-culturels

Observer les discours de représentation et leur stéréotypisation ne suffit pas. Évidemment, il faut déjà les repérer et les répertorier, et pour le faire de manière sérieuse, il faut s’en donner les moyens (par exemple en utilisant des méthodes d’enquête de la psychologie sociale).

Mais encore faut-il pouvoir les interpréter, en les mettant en rapport, d’une part avec les comportements de la communauté observée, d’autre part avec ses propres discours et ses propres comportements.

Autrement dit, il faut découvrir les imaginaires socio-culturels qui sous-tendent les discours et les comporte¬ments de l’autre et de soi, de l’autre en rapport avec soi, et de soi en rapport avec l’autre.

Deux exemples :

- On entend souvent que les Fran¬çais sont “ chauvins ”. Voilà un bon discours de représentation sur lequel il convient de faire quatre remarques :

  • Il n’y a pas de peuple qui ne soit pas chauvin, dans la mesure où chaque peuple est jaloux de son identité. Il s’agit pour chacun de préserver ou revendiquer son droit à l’existence, et celui-ci passe nécessairement par l’af¬firmation du : “on est les meilleurs ”. Il ne s’agit pas d’un sentiment de supério¬rité ou d’infériorité qui s’exercerait dans un domaine économique, cultu¬rel, technologique, etc., il s’agit d’un sentiment humain qui dit : “Je ne veux pas être l’autre, je veux être moi. ” C’est ce sentiment qui soude les sociétés. Donc ce problème n’est pas tant celui du sentiment de supériorité que pour¬rait avoir un peuple vis-à-vis des autres, que celui de la manière dont un peuple vit sa propre identité.
  • Comme on sait que tout jugement sur l’autre est en même temps un jugement sur soi, c’est par rapport aux références de chacun qu’il faut considérer ce juge¬ment. Et de fait, à la suite de quelques investigations, on s’aperçoit que cet apparent consensus sur les Français est explicité à l’aide de différents mots tels “prétentieux ”, “complexe de supério¬rité ”, “ baveux ” (Québec), etc., qui recouvrent des motivations différentes selon la communauté qui les emploie. Ainsi : le “complexe de supériorité ” du Latino-Américain n’a pas le même sens que le “ chauvin ” des Espagnols, le baveux” des Québécois ou le “ préten¬tieux ” des Allemands.
  • Alors, quel serait l’imaginaire socio¬culturel du Français par rapport à son identité ? On peut avancer l’explication suivante : “Le Français ne se contente pas d’avoir des nonnes, comme tous les groupes sociaux. Il faut en plus qu’il les explicite, qu’il les parle, qu’il se les rap¬pelle, qu’il les revendique, comme un enfant qui n’est pas très sûr de lui et qui dit, tout le temps, que son papa est le plus fort du monde. ” C’est donc d’abord pour se convaincre lui-même que le Français a cette attitude. Et le fait que le Français soit constamment en présence de ses normes, comme devant un miroir ( ” c’est comme ça, parce que c’est comme ça ”) explique qu’il ait du mal à comprendre ce qui a priori n’est pas conforme à ces normes.
  • Alors, évidemment, ce trait culturel français aura des effets plus ou moins positifs ou négatifs selon l’imaginaire propre à celui qui s’y trouve confronté. Par exemple, si l’imaginaire de celui qui se trouve confronté aux Français con¬siste au contraire à ne pas expliciter les normes, à les masquer par pudeur, ou à considérer qu’elles sont tellement évi¬dentes qu’il n’y a pas besoin d’en parler, l’effet produit pourra être, selon les circonstances ou l’histoire du sujet, négatif : image du Français “ donneur de leçons ”, ou positif : image du Français à l’< esprit critique-revendicatif ”.

- Le deuxième exemple concerne la communauté inter-latino américaine (dont je sais par ailleurs qu’elle est aussi diversifiée qu’il y a de pays dans cette communauté).
On peut faire les mêmes types d’obser¬vation à propos des réflexions du genre : “ les Latino-Américains sont sympathiques, gais, chaleureux, mais ils ne sont “pas fiables”, et on ne sait pas ce qu’ils pensent” (ce genre de réflexion ne vient pas que des Français)

  • D’abord ce jugement est bien un stéréotype : il est tout aussi vrai ou faux que celui qui consiste à dire que les Français sont “chauvins”. Chez tous les peuples, il y a des gens ou des groupes qui sont plus ou moins fiables, et, on le voit bien, parler de “ fiabilité ” d’une manière globale repose sur un critère qui révèle un impérialisme : celui d’une certaine rationalité de l’organisation du travail (des pays économiquement dé¬veloppés).
  • Évidemment, comme pour le "chauvi¬nisme", en grattant un peu, on s’aper¬çoit que cette “ non-fiabilité” repose sur des motivations différentes, selon qu’il s’agit de pays européens ou américains ou par exemple de communautés à mentalité religieuse protestante (point de vue pragmatique) ou catholique (point de vue moral).
  • Alors, quel serait l’imaginaire socio¬culturel de la communauté latino-am ricaineÊ ?

Tentons une explication qui repose sur une double hypothèse :

Les sociétés latino-américaines sont des sociétés qui s’identifient fortement à travers des comportements de “ paraître” (il n’y a là aucun sens moral). On le voit à travers les comportements d’accueil des gens et le côté “ fusion¬nel” et immédiatement “ intégrateur” dans les relations entre les personnes ; on le perçoit dans la grande proximité spatiale des corps (“ on se touche quand on se parle ”), dans l’évitement du conflit direct et l’impossibilité de mettre l’autre dans une situation publi¬que d’humiliation (c’est pourquoi on dit rarement “ non ” dans ces communau¬tés) ou dans l’absence apparente de marques de la hiérarchie, même si celle-ci est très forte, etc.

Deuxième hypothèse : les sociétés lati¬no-américaines, du fait d’une histoire particulière, ne se projettent pas dans le temps de la même manière que d’autres sociétés qui pensent les actes du pré¬sent en fonction des conséquences qu’ils pourraient avoir dans le futur, ce qui explique que l’on puisse se dire “hasta luego ” ou “ até logo ” même si le “ tout à l’heure ” est dans deux ans ou même indéterminé.

Alors, évidemment, on comprend que d’autres communautés qui ont l’habi¬tude de dire “ oui ” quand c’est oui et “non” quand c’est non sans que cela leur pose de problèmes, ou pour qui dans dix minutes ” veut dire dans dix minutes et “ à cinq heures ” veut dire à cinq heures, soient “choquées” (au sens étymologique du mot).

Dès lors, les effets produits sur les gens de ces autres communautés pourront être, selon leur propre histoire, négatifs (“ non fiabilité ”) ou positifs (“ qualité humaine ”).

Quelles actions interculturelles ?

Alors qu’est-ce qu’on peut faire ? Quel¬les actions interculturelles est-il possi¬ble de mener ?

D’abord, il faut un préalable : la volonté réciproque de ne pas en rester à la sur¬face des choses.

Nous sommes des enseignants, des à ce titre, une responsabilité : celle de penser avant d’agir.

Et en tant qu’enseignants de langue étrangère, nous avons la responsabilité particulière d’être des “ médiateurs entre deux cultures ”. Il faut donc que nous assumions ce rôle sans, si possi¬ble, avoir de comptes à régler avec l’une ou l’autre de ces cultures. Si c’était le cas, nous témoignerions d’une vision trop personnelle et donc déformée des choses. Et pour éviter cela, il faut accep¬ter de se regarder soi-même en regar¬dant l’autre.

C’est vrai pour tous les individus, pour toutes les communautés. Aucun, au¬cune ne peut se soustraire à cette règle. Ce préalable étant posé, il reste que l’on peut avoir des actions interculturelles dans au moins trois domaines :

  • la formation des maîtres, lieu, par excel¬lence, où se forment ces “médiateurs¬responsables ”. Il y a des actions de formation multiples à mener aussi bien dans les pays d’origine que dans les pays étrangers, avec des techniques de formation précises.
  • la réalisation de projets scientifiques ou pédagogiques communs, dans lesquels chacun des partenaires se trouve jouer un rôle à part entière, complé¬mentaire de l’autre.
  • les activités pédagogiques de la classe en imaginant des stratégies de découverte de la culture de l’autre et de soi.

Il est vrai que tout cela n’est pas simple. Et je m’effacerai derrière Octavio Paz qui écrit dans Lecture et Contemplation : “ la compréhension des autres est un idéal contradictoire : elle nous de¬mande de changer sans changer, de devenir autre sans cesser d’être nous-meme.”

Patrick Charaudeau
Centre d´Analyse du Discours
Université de Paris 13
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "L’interculturel entre mythe et réalité", Revue Le Français dans le Monde, n° 230, Hachette-Edicef, Paris, 1990. , 1990, consulté le 22 novembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/L-interculturel-entre-mythe-et.html
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