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La justification d’une approche interdisciplinaire de l’étude des médias

Revue Communication, L’analyse linguistique des discours des médias : apports, limites et enjeux, Éditions Nota Bene, Québec, 2008., 2008

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Introduction

Deux point de vue s’affrontent sur la question d’une possible interdisciplinarité à l’intérieur des sciences humaines et sociales. L’un qui revendique une « mono-disciplinarité » au nom même de la science : la rigueur de la démarche scientifique exige une grande spécialisation et donc que celle-ci s’exerce dans un territoire conceptuel bien circonscrit autour de postulats ou hypothèses bien déterminées, avec des outils d’analyse largement éprouvés. L’autre qui réclame une inter- ou pluri- ou transdisciplinarité au nom de la complexité croissante du monde, de l’éclatement de la connaissance, de la pluralité des savoirs sur des mêmes faits sociaux et de leur nécessaire articulation.

De plus, cette opposition se trouve renforcée par le jeu institutionnel, tout champ de savoir se convertissant, comme l’a montré Bourdieu, en champ de pouvoir. D’où, d’une part, la constitution de disciplines dites « académiques », celles qui font l’objet d’un enseignement dans le cadre d’un système scolaire et universitaire, d’autre part, l’instauration d’une rivalité de fait entre chercheurs des sciences humaines et sociales, les uns reprochant aux autres de ne pas se situer dans le noyau dur de la discipline, seul garant de la rigueur scientifique, et de préférer la « périphérie molle », les autres critiquant l’enfermement des mono-disciplinaires qui ne peuvent voir qu’un aspect très partiel des phénomènes humains à travers des micro-analyses qui, sans que l’on en nie l’intérêt, semblent ne servir qu’elles-mêmes et font obstacles à la compréhension globale des phénomènes étudiés.

Ce n’est pas de cette façon polémique que j’aborderai ici la question de l’interdisciplinarité. M’interrogeant d’abord sur ce qui constitue une discipline, je voudrais tenter de pointer ce que devraient être les conditions d’une interdisciplinarité, et montrer comment celle-ci peut être mise en oeuvre dans le champ de l’analyse des médias.

1. Problèmes généraux des Sciences humaines et sociales

Toute analyse d’un phénomène social a besoin de se référer à un cadre conceptuel constitué d’un certain nombre de principes fondateurs, d’hypothèses générales, de concepts qui permettent de construire le phénomène en objet d’étude. Ce cadre dit théorique constitue ce qui rend une analyse pertinente et permet de la discuter. Sans cadre théorique, point de discussion possible au sens de la « disputatio » de la rhétorique classique : on ne saurait dire au nom de quoi on pourrait évaluer, renforcer ou contester les résultats d’une analyse. C’est la caractéristique fondamentale du champ scientifique : il faut pouvoir discuter les explications que l’on donne sur le monde, et cette discussion n’est possible que si on se situe à l’intérieur du cadre qui les a produites. En cela, les discours qui circulent dans le champ scientifique sont radicalement différents de ceux qui circulent dans le champ médiatique : ces derniers n’ayant aucun cadre de référence (ou des bribes tronqués de divers cadres), ils ne peuvent produire qu’un discours de « commentaire ».

1.1. La fragmentation disciplinaire

Cependant, là n’est pas la totalité de l’activité scientifique. Ce cadre, en effet, a besoin d’être validé par l’épreuve de la mise en analyse et de l’établissement raisonné des résultats. Il s’agit alors d’élaborer des outils de description et de probation qui déconstruisent l’objet d’analyse et conséquemment le reconstruisent en catégories censées rendre compte d’un certain fonctionnement du phénomène étudié. Cet outillage, fait lui-même de catégories et de procédures, constitue ce que l’on appelle une méthodologie.

Ce couple théorie-méthodologie est ce qui définit une « discipline » comme un ensemble de contraintes —en l’occurrence intellectuelles— qui peuvent prendre la forme de règles, de procédures, de catégories descriptives, lesquelles dépendent elles-mêmes d’un ensemble de « propositions » qui en constituent le fondement. Cependant, il peut se faire que plusieurs cadres théorico-méthodologiques se disputent l’analyse d’un même objet. Celui-ci se fragmente alors —car l’objet est déterminé par un cadre et celui-ci est intrinsèquement lié à celui-là—, créant une autre démarche d’analyse du phénomène étudié. Ce phénomène pouvant se répéter, il convient alors de parler de « champ disciplinaire » à l’intérieur duquel peuvent coexister diverses approches théoriques et méthodologiques. Cela donne lieu à l’existence de diverses sous disciplines à l’intérieur d’un même champ disciplinaire. Ainsi en est-il du champ des sciences psychologiques qui se subdivise en diverses sous disciplines (psychologie cognitive, psychologie sociale, psychologie clinique) ; ainsi en est-il du champ des sciences du langage qui se subdivise en diverses sous disciplines (linguistique descriptive de la langue, linguistique cognitive, linguistique et informatique, linguistique du discours).

De plus, cette activité théorico-méthodologique, à force de s’éprouver dans de multiples analyses, peut être amenée à affiner ou changer certains concepts, trouver de nouvelles catégories et même proposer de nouveaux principes fondateurs, créant ainsi d’autres subdivisions à l’intérieur d’une même sous-disciplines, subdivisions que l’on pourra appeler alors : courants. C’est ainsi que, pour ma part, je nommerai courant « pragmatique », courant « sociolinguistique », courant « ethnographique », etc., certaines subdivisions à l’intérieur même de la sous-discipline des sciences du langage dénommée « analyse du discours ». Mais cette classification est pour le moins délicate, et je sais nombre de chercheurs qui la contesterait. On peut effectivement se poser la question : l’analyse conversationnelle est-elle une sous-discipline des sciences du langage ou un courant disciplinaire à l’intérieur d’une approche ethnométhodologique ? La même question pourrait être posée à propos de la sociolinguistique, de la psycholinguistique, de l’ethnolinguistique d’un côté, des analyses pragmatiques, textuelles, communicationnelles ou cognitives, de l’autre. Mon propos ici n’est pas de procéder à une telle classification. Il est de rappeler qu’à l’intérieur des sciences humaines et sociales, il existe des disciplines, que celles-ci se fondent sur des présupposés théoriques, qu’elles utilisent une méthodologie et qu’elles donnent lieu à diverses démarches analysantes.

1.2. Interpréter

Il est encore une activité intellectuelle sans laquelle ces démarches scientifiques n’auraient guère de raison d’être : « interpréter ». Il faut pouvoir interpréter les résultats des analyses. Or l’interprétation est une opération délicate qui ne peut se faire qu’après coup, même lorsque dans une démarche plus expérimentale on a fait des hypothèses préalables. Interpréter consiste en une opération de mise en relation des résultats d’une analyse avec des présupposés théoriques.

Elle peut se faire de deux façons. Une façon, qu’on pourrait dire interne, qui consiste à mettre les résultats d’une analyse en relation avec les catégories méthodologiques et/ou les principes théoriques qui ont présidé à cette analyse ; l’interprétation sera dite « fermée » dans la mesure où il est procédé, dans un mouvement centripète à l’intérieur du cadre de référence, à une validation réciproque des résultats, des catégories et des principes. Une autre façon, qu’on appellera externe, qui consiste à mettre les résultats, et au besoin l’interprétation interne, en rapport avec d’autres lieux disciplinaires. On peut par exemple, après une analyse d’un corpus de textes publicitaires, être conduit dans un premier temps à valider les catégories qui ont été utilisées, puis à mettre ces résultats en relation avec certaines hypothèses que proposent la psychologie sociale sur les procédés d’influence ou la sociologie sur les types de public concernés.

Plus généralement, on voit que l’on est, à l’intérieur des sciences humaines et sociales dans une démarche à la fois empirico- et hypothético-déductive qui va de l’observation des phénomènes sociaux à la construction d’un objet en passant par des principes théoriques et un outillage descriptif, aboutissant à une double interprétation interne et externe. Cela explique que l’on ait affaire à divers types d’analyses, à l’intérieur d’un même champ disciplinaire : les unes plus théorico-méthodologiques, c’est-à-dire plutôt tournées vars la validation interne des catégories et des modèles ; les autres plus empiriques, plutôt tournées vers des corpus finalisés.

Aussi, on ne s’étonnera pas que chacune de ces démarches porte en elle un risque. Pour la démarche théorico-méthodologique, le risque que l’objectif de validation des catégories conduisent à dire peu de choses sur l’objet lui-même, et que celui-ci disparaisse sous une inflation conceptuelle et une prolifération terminologique : le risque de masquage conceptuel. Pour la démarche empirique, un double risque : celui d’aboutir à des interprétations qui ne révèlent pas les caractéristiques profondes, non visibles, du phénomène étudié et se réduisent à un commentaire qui ne ferait que confirmer ou expliciter la lecture que pourrait faire tout autre personne que l’analyste : le risque de la trivialité. C’est le risque d’une interprétation qui ne saurait dire si elle se limite au corpus étudié ou si elle peut prétendre à expliquer le phénomène dans sa plus grande globalité ; par exemple, pouvoir dire si à l’issue de l’analyse d’un corpus de textes politiques de gauche ou de droite, les caractéristiques mises en évidences sont spécifiques de tout discours de gauche ou de droite, ou si elles sont propres au discours politique en général : le risque du trop particulier ou, à l’inverse, du trop général.

En fin de compte, ce qui est ici interrogé se résume en trois considérants : la possibilité pour une pratique analysante de se référer à un cadre conceptuel avec des présupposés théoriques et une instrumentation méthodologique, lesquels délimitent la pertinence d’un champ d’étude ; la possibilité pour cette pratique analysante de se confronter à d’autres lieux de pertinence sans nier la sienne propre ; la possibilité de définir une herméneutique qui dirait le ou les points de vue interprétatifs qu’elle adopte.

2. De l’interdisciplinarité dans les Sciences humaines et sociales

Les phénomène sociaux peuvent être considérés, du point de vue de leur manifestation, comme des ensembles de signes qui relèvent à la fois de raisons structurelles (ils dépendent de conditions de production plus ou moins stables, plus ou moins institutionnalisées, qui surdéterminent en partie les actions sociales), et de raisons processuelles (ils résultent des actions stratégiques de sujets qui cherchent à exister en s’individuant). On peut donc dire que ces ensembles de signes témoignent des différentes pratiques sociales qui s’instaurent dans une société à force d’échanges entre les individus qui la composent.

Analyser ces ensembles de signes suppose qu’on les constitue un objet d’étude, lequel, comme on l’a dit précédemment, tire sa pertinence du cadre théorico-méthodologique qui préside à l’analyse. On peut donc considérer que peuvent être construits plusieurs objets d’analyse correspondant à un même domaine de pratique sociale. Ainsi, le domaine de pratique « politique » peut être construit en objet d’étude sociologique, psychosociologique, anthropologique ou discursif, et il en sera de même pour les domaines médiatique, juridique ou éducatif. Il n’y a donc pas en la matière de domaine réservé, chaque approche disciplinaire opérant comme une ponction dans chacun de ces domaines créant ainsi un lieu de pertinence analytique. Il serait dommageable pour la compréhension des phénomènes étudiés que les tenants d’une discipline aient une attitude négationniste vis-à-vis des disciplines connexes qui produisent des analyses sur les mêmes phénomènes : aucun phénomène n’appartient de façon exclusive à une discipline, et aucune discipline ne peut prétendre épuiser à soi seule la compréhension du phénomène.

Et ce, d’autant plus que, au-delà des différences théorico-méthodologiques, on trouve bien des points communs entre différentes approches disciplinaires qui tiennent à ce que l’on appellera des « problématisations » communes autour de certaines questions qui caractérisent les phénomènes sociaux :

a) problématisation autour de la question de la régulation sociale : les sociétés et les groupes sociaux qui les constituent se dotent d’un lien social à force d’échanges (de comportements et de paroles), à travers un jeu de régulation de leurs rapports qui amènent ces différentes disciplines à s’interroger sur les « normes sociales », les « rôles sociaux » et les « identités sociales » mises en place par ce jeu de régulation.

b) problématisation autour de la question des rapports de force qui s’instaurent entre les membres de ces groupes sociaux, à l’intérieur même du jeu de régulation sociale, ce qui conduit les individus à jouer de stratégies pour s’imposer à l’autre (rapport de domination), sortir du rapport de domination (contre-pouvoir), trouver des alliances (jeu de persuasion), se faire aimer de l’autre (jeu de séduction). Dès lors, apparaissent les notions de « stratégies », de « processus d’influence » et de nouveau d’« identité », qui sont communes ou du moins qui sont au centres de diverses disciplines.

c) et puis, problématisation autour de la question de la signifiance des objets du monde et donc de la façon dont les groupes sociaux construisent du savoir sur ces objets. On trouve ici les notions de « représentations sociales » et d’« imaginaires sociaux » qui, elles aussi, sont au centre de diverses disciplines même si chacune d’entre elles en propose une définition qui lui est propre.

De la sorte, on peut dire que sociologie, psychologie sociale, anthropologie sociale et analyse du discours, pour ne prendre que ces quatre disciplines, ont en commun non seulement des notions mais aussi des problématisations, c’est-à-dire un même cadre de questionnement. Évidemment, chacune à sa façon : la sociologie et l’anthropologie à travers des études de terrain avec des procédures privilégiant la démarche empirique ; la psychologie sociale avec des procédures d’expérimentation, l’analyse du discours avec la construction de corpus et des procédures plus ou moins systémiques, chacune ayant cependant recours, autant que de besoin, aux autres démarches et procédures. (voir figure 1).

Cela justifie la nécessité d’une interdisciplinarité entre certaines sciences humaines et sociales, mais ni générale, ni systématique, ni complètement intégrée. Car il faut que chaque discipline garde son cadre de pertinence qui, comme je l’ai dit au début, est ce qui garantit la validité des analyses, et ce qui permet qu’elles soient discutées. Cependant, chaque discipline devrait s’intéresser à ce que produit l’une ou l’autre des disciplines connexes autour de notions communes ; par exemple l’analyse du discours ne peut ignorer ce que produit la sociologie en termes d’identités sociales, ce que produit la psychologie sociale en termes de stratégies d’influence ou en termes de représentations sociales. Chaque discipline devrait essayer de comprendre les modes d’explication des disciplines connexes pour prendre la mesure de ses propres modes d’explication. Par exemple, la question si controversée de l’étude de la réception conçue par la sociologie à travers des enquêtes de terrain et par la psychologie sociale à travers des expérimentations. Chaque discipline pourrait même emprunter des concepts à telle ou telle discipline connexe, mais à la condition de le dire et d’afficher une redéfinition de ces concepts dans le cadre de ses présupposés théoriques ou méthodologiques. L’analyse du discours, pour sa part, a tout intérêt à reprendre les concepts de « représentation sociale » que définit la psychologie sociale et d’« imaginaire » que définit l’anthropologie pour les redéfinir dans une problématique dialogique de construction des savoirs en termes d’« imaginaires socio-discursifs » [1].

Enfin, chaque discipline devrait confronter ces résultats à ceux que produisent d’autres disciplines sur le même phénomène, soit pour prendre actes des différences et des convergences, soit pour tenter d’articuler les uns aux autres. Cette attitude de va-et-vient entre différentes disciplines autour de notions communes avec redéfinition à l’intérieur du cadre de pertinence de chacune d’elles et confrontation des résultats est ce que j’appelle une interdisciplinarité focalisée, car chaque discipline peut emprunter aux autres mais doit garder (quitte à le faire évoluer) son propre lieu géométrique.

INTERSECTIONS DISCIPLINAIRES [2]

3. De l’interdisciplinarité pour l’analyse des médias

On a dit que les phénomènes sociaux pouvaient être considérés comme produisant un ensemble de signes selon un double principe d’organisation structurelle et stratégique. On peut même aller jusqu’à dire que, si on peut repérer ces phénomènes comme phénomène, c’est parce qu’ils ont acquis une certaine stabilité à force de se manifester de façon récurrente. Et cette stabilité, ils l’ont acquise à travers un jeu de régulation sociale commandé par la nécessité de réguler les comportements sociaux de la vie quotidienne par l’instauration de normes sociales, de réguler les rapports marchands par l’instauration de règles d’échange, de réguler les rapports de force socio-politiques par l’instauration d’appareils institutionnels et juridiques. Ces phénomènes s’instituent, à l’aide de ces normes, de ces règles et de ces appareils, en machines à fabriquer des signes. Comme il existe une machine à fabriquer des signes du politique, des signes de l’éducatif, du religieux ou du scientifique, il en existe une à fabriquer des signes du médiatique. Décrire ces machines revient à en repérer les acteurs qui les font fonctionner et les conditions qui président à leur fonctionnement.

Dans la machine médiatique, il y a des acteurs qui agissent qui pensent et qui se trouvent dans certains rapports de force selon des statuts et des rôles qu’ils ont à tenir. Ainsi, certains de ces acteurs tiennent des rôles de production de l’information (direction de l’organe d’information, rédacteurs en chef, journalistes, etc.), d’autres tiennent des rôles de réception (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs), et les uns et les autres sont tenus par certaines contraintes tant du côté de la production que du côté de la réception. De plus, ces acteurs, pour justifier leur activité sont amenés à se représenter la place qu’ils occupent et qu’est censé occuper l’autre, la finalité de la machine dans laquelle ils se trouvent, le rapport de force qui les lie aux autres acteurs de la machine, bref, ils produisent, chacun à sa façon, et à travers les discours qu’ils font circuler dans le champ médiatique, des représentations qui constituent ce qui donne un sens à leurs rôles respectifs.

J’ai déjà proposé, dans mon livre sur le discours des médias [3] un schéma représentant l’ensemble du mécanisme de production et de réception de la machine médiatique, schéma qui sert en même temps de référence pour cette interdisciplinarité focalisée dont je viens de parler. Je le reprendrai donc ici (Figure 2) en en faisant un commentaire ajusté au propos de cet exposé.

LES TROIS LIEUX DE PERTINENCE

3.1. Les trois lieux de pertinence d’analyse

Le postulat de base qui préside à l’articulation entre ces trois lieux de pertinence est qu’il n’y a pas d’acte de langage, quel qu’il soit, qui ne mette en scène quatre sujets : l’un, producteur de l’acte de langage, se trouvant dans un certain domaine de pratique sociale qui le dote d’un certain statut et de certains rôles en fonction d’un certain enjeu communicationnel, lieu où se construit son intentionnalité en fonction des conditions de production de l’acte langagier qui le surdéterminent ; l’autre, récepteur de l’acte de langage, se trouvant dans le même domaine de pratique sociale mais avec un statut et des rôles différents, ceux de sujet interprétant se trouvant dans le lieu des conditions de réception de l’acte langagier. Entre les deux, l’acte langagier lui-même, dans sa configuration textuelle [4], qui met en scène un énonciateur et un destinataire, êtres de langage, construit par l’acte d’énonciation dotant ces sujets d’une identité discursive. Si sujet communicant et sujet interprétant sont dotés d’une identité sociale par la situation de communication, énonciateur et destinataire sont construits en identité discursive par l’acte d’énonciation dont le sujet communicant est le metteur en scène.

Cet ensemble représente les trois composantes de toute machine langagière à construire du sens. Ce sens est en réalité le résultat d’une co-construction puisque le sujet communicant ne peut prétendre qu’à produire des effets supposés (visés) en construisant une certaine image idéale —pour lui— de destinataire, et le sujet récepteur-interprétant construit à son tour des effets dont certains peuvent correspondre aux effets visés et d’autres lui sont propres (effets produits). Le résultat de l’échange —car tout acte de langage est un échange— est en quelque sorte la somme, ou la combinaison, du sens visé et du sens produit, le texte qui transite entre les deux, appelé produit fini, étant gros de ces sens (effets possibles).

Ce modèle général peut être spécifié selon la machine communicationnelle auquel il s’applique. Par exemple, pour la machine médiatique, le lieu des conditions de production est celui où se trouve les journalistes pris dans les contraintes de l’organe d’information pour lequel ils travaillent (radio, presse, télévision), et où se construisent les effets visés en fonction des hypothèses qu’ils se font sur ce que sont leurs lecteurs, leurs auditeurs ou leurs téléspectateurs ; le lieu de conditions de réception est celui où se trouve les consommateurs d’information médiatique, un certain public fragmenté selon les supports d’information et une série d’autres paramètres qui en font un public hétérogène peu définissable ; le lieu du produit fini est celui de la mise en scène textualisée de l’information, la page ou l’article de journal, le bulletin ou l’interview radiophonique, le journal ou le reportage télévisé, produit fini gros des effets possibles qui résultent de la rencontre entre effets visés et effets produits (co-construction).

3.2. L’approche interdisciplinaire

Dès lors, on voit comment peut s’exercer cette interdisciplinarité focalisée dont j’ai parlé.

Dans une première approche, on dira que les lieux de productions et de réception peuvent être analysés par des procédures d’enquête de terrain de type sociologique et/ou des procédures expérimentales de type psychosociologique. Dans le lieu des conditions de production, pour tenter de mettre en évidence, d’une part les contraintes organisationnelles du fonctionnement médiatique, d’autre part les intentions de ses acteurs en rapport avec les images qu’ils se font de leur public et les effets qu’ils cherchent à produire. Dans le lieu des conditions de réception, pour tenter de déterminer différents types de public et les interprétations qu’ils produisent des messages qui leur sont transmis. Le lieu du produit fini, lui, doit faire l’objet d’analyses sémiologiques et discursives pour tenter d’en dégager les effets de sens possibles dont certains pourront ne pas être prévus par l’instance de production et d’autres ne pas être perçus par l’instance de réception.

Dans une deuxième approche, on peut voir des possibilités d’articulation plus étroites entre ces différentes disciplines. En effet, conditions de production et conditions de réception influent sur le sens dont est porteur le produit fini, et donc on peut être amené à dégager des sens de ce dernier en fonction des informations que l’analyste du discours peut recevoir des études en production quant aux intentions et aux visées de l’instance journalistique (le même événement ne sera pas rapporté de la même façon selon qu’il sera passé par le filtre constructeur de l’équipe de rédaction de tel ou tel journal, de telle ou telle station de radio, de telle ou telle chaîne de télévision). De même, des études en réception peuvent s’appuyer sur les résultats d’une analyse du discours pour voir dans quelle mesure les effets de sens dégagés sont perçus ou non par l’instance de réception, et, inversement, certains effets produits en réception peuvent conduire l’analyste du discours à essayer d’en trouver des traces dans les messages produits.

C’est sur ce mode de fonctionnement que plusieurs laboratoires [5] de recherche représentant différentes disciplines (sociologie, psychologie sociale, sémiologie et analyse du discours) se sont réunis pour mettre en place une recherche sur la façon dont les médias traitent de la « crise sociale française », à travers les supports de presse de radio et de télévision. Vaste projet programmatique dont on verra à son terme ce qu’il peut produire en matière d’interdisciplinarité.

4. Les apports de l’Analyse du discours

Si l’on se réfère aux propositions exposées dans le premier point de cet article, on dira que l’analyse du discours est une des sous-disciplines des sciences du langage [6]. Cependant, celle-ci n’est pas unitaire dans la mesure où elle comprend divers courants qui se différencient, parfois par des hypothèses théoriques, parfois par leur méthodologie. On peut faire une analyse du discours centrée sur le lexique avec un outillage plus ou moins informatisé, une analyse du discours davantage centrée sur les textes (analyses textuelles), davantage formelle ou davantage sémantique, en relation avec des analyses plus sociologiques, pragmatiques, dialogiques, à orientation plutôt narrative ou argumentative. Ces courants, évidemment, ne s’excluent pas ; au contraire, ils se complètent et enrichissent aussi bien les aspects théoriques et méthodologiques de la discipline que l’interprétation des résultats d’analyses. D’une manière générale, on peut dire que l’analyse du discours a pour objectif de rendre compte du fonctionnement des phénomènes langagiers dans leur usage, et de ce que ceux-ci témoignent de la façon dont les individus vivant en société construisent du sens social [7].

Pour ce qui me concerne, je m’inscris dans une problématisation psycho-socio-semio-communicationnelle, tentant d’articuler l’externe (la situation de communication) et l’interne (la mise en scène énonciative) de l’activité langagière, postulant que celle-ci se fonde sur un processus d’influence : on parle, on écrit pour entrer en relation avec un autre du langage (principe d’altérité) en tentant de lui faire partager (principe d’influence) son propre univers de discours (principe de pertinence).

C’est dans cette perspective que j’ai tenté de décrire les caractéristiques du discours médiatique [8] et du discours politique [9] : chacun de ces types de discours [10] obéit à un certain nombre de contraintes qui s’organisent en un dispositif socio-communicationnel —ce que j’appelle le « contrat de communication »—, et laisse un certain espace de liberté aux sujets pour y développer des stratégies de légitimation, de crédibilité et de captation [11].

Ce type d’analyse du discours —mais d’autres aussi— apporte à l’ensemble des études sur les médias d’information des concepts et des méthodes d’analyse qui ne se trouvent pas dans d’autres disciplines. Je n’en citerait que deux.

Analyse des contenus/analyse des mises en scène

D’abord, la prise en considération des procédés de mise en scène énonciative qui permet de bien distinguer l’« analyse de contenu » pratiquée dans d’autres disciplines, et l’« analyse de discours ». La première se focalise exclusivement sur le contenu thématique des actes de langage en les essentialisant, alors que l’analyse du discours, sans nier la présence de contenu, tente d’en décrire le sens à travers le procédé même de mise en scène.

Cela permet de montrer qu’un même événement (une manifestation) n’est pas porteur du même sens, selon qu’il est rapporté par tel ou tel journal, sous telle ou telle configuration discursive. Pour ce faire, l’analyse du discours s’appuie sur des catégories énonciatives, descriptives, narratives, argumentatives, bien répertoriées dont on peut repérer les traces linguistiques. De ce point de vue, on peut tenter, dans une visée d’interdisciplinarité, de vérifier si ces catégories sont perçues, mémorisées et comprises par tel ou tel type de récepteurs (analyse en réception), et si elles sont consciemment manipulées par les différents producteurs (analyse en production).

Théorie des genres

Ensuite, et en relation avec ce qui précède, l’analyse du discours peut apporter son savoir sur la théories des « genres ». Cette question est encore en discussion entre les linguistes du discours, mais certaines notions et une certaine procédure d’analyse sont suffisamment stables pour que la problématique des genres puisse être appliquée à l’analyse des médias. Celle-ci est de la plus haute importance car les genres du discours conditionne aussi bien les modes de production (techniques d’écritures) que les modes de réception (systèmes de reconnaissance).

Une telle problématique permet de mettre en évidence les types de discours qui sont pratiqués par les médias et quelles en sont les frontières. Je viens d’en proposer une description dans un autre article, [12] et n’en donnerait ici que quelques aspects.

Par exemple, pourquoi le discours journalistique qui rapporte des événements ne peut être confondu avec le genre récit historique. Pour plusieurs raisons dont l’une réside dans la différence de nature entre le temporalité de l’événement médiatique et celle de l’événement historique. La première est sans clôture : elle n’a guère de profondeur dans le passé (ce que, en revanche, cherche l’historien), et donc il y a impossibilité (ou non volonté) de remonter jusqu’à des causes plus profondes ; car, pense-t-on dans le milieu journalistique, les causes immédiates sont censées avoir un pouvoir d’explication plus rentable et plus facilement compréhensible par un public tout venant. De plus, la temporalité médiatique n’a pas non plus la perspective d’un après l’événement qui permettrait d’en faire une interprétation en fonction de ses conséquences [13], ce à quoi s’emploie le récit historique qui, travaillant à partir d’archives présentant diverses causes et diverses conséquences, propose des explications selon un certain principe de cohérence.

D’un autre point de vue, pourquoi les explications que fournit le discours journalistique ne peuvent être des explications savantes ? Parce que celles-ci ne procèdent pas d’une démarche hypothético-déductive et ne se réfèrent pas à des catégories qui permettraient de valider l’explication ; parce que les explications ne s’insèrent pas dans un réseau citationnel qui permettrait de repérer le cadre de savoirs qui les sous-tend ; parce qu’elles n’utilisent pas une terminologie qui permettrait de savoir dans quelle discipline elles s’insèrent ; parce que, enfin, le discours savant s’exprime, malgré la force de sa rigueur, dans une énonciation hypothétique, jusqu’à preuve de sa contradiction. Évidemment, le discours journalistique ne peut fournir des explications de cette teneur, ce serait se couper d’un public qui n’a pas à être spécialiste. Le paradoxe est que ces explications, qui s’appuient sur une causalité immédiate sans grand pouvoir démonstratif, sont présentées sous une énonciation affirmative, comme si elles relevaient d’une évidence absolue.

Pourquoi encore le discours journalistique, malgré son désir de révéler ce qui est caché (affaires, scandales, calculs occultes), malgré ses dénonciations et autres mises en cause en interpellant des responsables (« Que fait la police ? »), ne ressemble que de très loin à ce que dans la tradition universitaire on appelle un « discours critique » ? Parce que pour produire un tel type de discours il faut trois conditions : problématiser la question qui va être discutée pour que l’on sache dans quel cadre de questionnement elle est traitée ; prendre position pour ou contre les affirmations du cadre de questionnement ; argumenter (ou contre-argumenter) pour justifier la prise de position. Or, le discours journalistique, d’une part, problématise rarement (sauf dans les tribunes d’opinion d’acteurs extérieurs à l’instance journalistique), d’autre part, il ne peut, en principe, prendre position, son rôle étant d’examiner les prises de position des uns et des autres, et enfin il ne peut argumenter en ayant recours à des arguments de preuve trop subtils (toujours en raison de son public), le seul argument qui soit le plus à sa portée étant celui de la preuve par le témoignage.

Ainsi, la théorie des genres élaborée par l’analyse du discours est-elle précieuse, non seulement pour pouvoir caractériser le discours journalistique en général par opposition aux caractéristiques d’autres types de discours tenus en d’autres lieux d’énonciation, et les différents types de discours qui sont tenus à l’intérieur de celui-ci, mais également pour détecter les différentes stratégies discursives qui sont employées par les différents organes d’information à des fins de séduction et persuasion de leur public.

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Un tel apport de l’analyse du discours (avec d’autres encore non mentionnés ici) [14] n’est pas seulement d’ordre instrumental. Il permet en combinaison avec les résultats d’autres analyses en production et en réception de poser et d’éclairer d’autres questions sociales, comme par exemple les conditions d’une déontologie de la machine médiatique.

Ouvrages cités

CHARAUDEAU Patrick (dir.) (2001), La télévision et la guerre. Déformation ou construction de la réalité. Le conflit en Bosnie (1990-1994), Bruxelles, Ina-De Boeck.
CHARAUDEAU, Patrick (2005a) Le discours politique. Les masques du pouvoir, Paris, Vuibert.
CHARAUDEAU, Patrick (2005b), Les médias et l’information. L’impossible transparence du discours, Bruxelles, De Boeck-Ina.
CHARAUDEAU, Patrick et MAINGUENEAU Dominique (2002), Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Le Seuil.
CHARAUDEAU Patrick (2006), « Un modèle socio-communicationnel du discours. Entre situation de communication et stratégies d’individuation », dans Médias et culture, numéro spécial en hommage à Daniel Bougnoux, Paris, L’Harmattan.

Résumé :

Pour aborder la question de l’interdisciplinarité dans l’analyse des médias, il convient de se demander d’abord ce qu’est une discipline dans le champ des sciences humaines et sociales, et ensuite de s’interroger sur les conditions générales d’une articulation entre ses différentes disciplines.

Une discipline se définit au sein d’un cadre théorico-méthodologique et donne lieu à une subdivision entre sous-disciplines et en courants disciplinaires. Les conditions générales tiennent à la façon dont chaque discipline constitue son objet et ses outils d’analyse.

Dès lors, il devient possible de proposer une démarche interdisciplinaire plus spécifique au domaine des médias, ce que j’appelle une « interdisciplinarité focalisée ». C’est à l’examen de ces questions que s’emploie cet article.

Notes
[1] C’est ce que je me suis efforcé de faire dans mon étude sur le discours politique : Le discours politique. Les masques du pouvoir, Vuibert, Paris, 2005.
[2] Ne sont représentées dans ce schéma que quelques disciplines parmi celles qui semblent le plus étroitement liées autour de ces notions de base. D’autres comme l’Histoire peuvent croiser ces disciplines mais d’une autre façon, davantage dans la complémentarité des savoirs nécessaires pour l’interprétation que dans l’articulation entre les processus d’influence et de régulation. Quant aux sciences cognitives, elles sont encore trop loin d’avoir intégré dans leur démarche, de manière systématique, les aspects psychosociologiques de la communication.
[3] Les médias et l’information. L’impossible transparence du discours, De Boeck-Ina, Louvain-la-Neuve, 2005.
[4] Textuel, ici, au sens de la configuration de l’acte de langage quelle que soit sa dimension et sa matière sémiologique.
[5] CAD, Université de Paris 13 ; LLI, Université de Paris 13 ; CIME, Université de Paris 3 ; GSPE- PRISME, Université de Strasbourg 3 : CEDITEC, Université de Paris 12 ; CARISM, Université de Paris 2 ; Groupe de Sociologie Politique et Morale, EHESS-CNRS.
[6] Le "sous" de sous-discipline ne contient ici aucun jugement de valeur.
[7] Pour une vue plus globale sur cette discipline, voir le Dictionnaire d’analyse du discours, Le Seuil, Paris 2002.
[8] Les médias et l’information. Op.cit
[9] Le discours politique. Op.cit.
[10] Ici, je ne discute pas la question terminologique de types ou genres de discours.
[11] Voir "Un modèle socio-communicationnel du discours. Entre situation de communication et stratégies d’individuation", in Médias et culture, numéro spécial en hommage à Daniel Bougnoux, L’Harmattan, Paris, 2006.
[12] Il se trouve qu’en l’espace de quelques mois, répondant à diverses sollicitations, j’ai été amené à écrire des textes sur des sujets qui s’entrecoupent : un article pour la revue Semen n° 28, "Discours journalistique et positionnement énonciatif. Frontières et dérives", et le présent texte sur l’interdisciplinarité à propos des médias. Pour cette question des frontières entre les genres, on se reportera à l’article de la revue Semen.
[13] On se reportera au travail que les membres du CAD ont réalisé sur le conflit en ex-Yougoslavie pour s’en rendre compte : La télévision et la guerre. Déformation ou construction de la réalité. Le conflit en Bosnie (1990-1994), Ina-De Boeck, Bruxelles, 2001.
[14] Ceux qui permettent d’analyser les récits et l’argumentation du discours journalistique, les dispositifs et les stratégies des débats médiatiques, les mises en scènes visuelles, les imaginaires sociaux sur lesquels jouent les médias, etc.
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "La justification d’une approche interdisciplinaire de l’étude des médias", Revue Communication, L’analyse linguistique des discours des médias : apports, limites et enjeux, Éditions Nota Bene, Québec, 2008., 2008, consulté le 18 novembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/La-justification-d-une-approche.html
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