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La télévision peut-elle expliquer ?

in Penser la télévision, coll. Médias- Recherche, Nathan-Ina, Paris, 1998

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INTRODUCTION

“Penser la télévision”, ce titre évoque davantage un questionnement philosophique (Penser l’homme, Penser la société, Penser Dieu) plus qu’un questionement de sciences humaines.
Cette construction transitive du verbe “penser” donne au complément d’objet direct un statut d’actant-patient qui résulte de l’action du verbe : on ne se penche pas sur l’objet-télévision qui existerait par avance (comme dans “penser sur” ou “penser à”), mais on conçoit l’objet-télé et on le fait exister à travers l’activité même de pensée.
De plus le mot “télévision” est ici précédé de l’article “le” qui, comme on le sait, essentialise le nom qu’il détermine : la télévision est donc ici une essence.
Une activité de pensée qui aboutit à essentialiser un nom cela s’appelle fabriquer un concept. Il s’agirait donc de “penser le concept télévision”.

Or, la télévision n’est pas un concept. Elle est un objet empirique qu’il nous faut construire en objet d’analyse, un objet empirique hétérogène et un objet d’analyse pluriel.
Un objet empirique hétérogène parce que dans son fonctionnement social il participe de plusieurs logiques, économique, professionnelle, politique, citoyenne.
Un objet d’analyse pluriel parce qu’il dépend de divers cadres théoriques.

De ce point de vue, et si l’on ne tient compte que de la télévision comme écran de signes et non comme processus externe de production ou de réception [1], on peut considérer que cet objet se spécifie selon trois grandes problématiques [2] :

  • une problématique plus orientée vers du contenu :
    • soit un contenu événementiel, pour étudier la manière dont se construit ce qui se produit dans l’espace social, comme événement qui modifie l’état du monde ;
    • soit un contenu représentationnel, pour étudier la façon dont se construit du sens social à travers les témoignages qu’en donne la télévision.
      Dans un cas comme dans l’autre, la télévision est un support prétexte comme pourrait l’être tout autre support véhiculant ces mêmes types de contenu.
  • une problématique plus orientée vers la forme :
    • soit une forme iconico-visuelle, pour décrire des catégories et leur mise en oeuvre, et ce dans une filiation de sémiologie du cinéma ;
    • soit une forme verbale, pour décrire également des catégories et leur mise en oeuvre, et cette fois dans une filiation d’analyse de discours.
  • une problématique plus orientée vers la communication, c’est à dire la télévision comme machine à communiquer, comme dispositif global qui s’inscrit dans une finalité d’échange social et dans des circonstances qui lui sont propres.
    Dès lors, d’une part la télévision devient lieu de pluri-fonctionalité communicative qui fait que ne pourront être traitées de la même façon information, divertissement, téléfilms, publicité, etc., d’autre part le phénomène communicatif doit cette fois être traité en essayant d’intégrer des éléments de son processus de production ainsi que de réception.

Aucune de ces problématiques n’est développée à l’état pur, et il serait difficile d’y rattacher telle ou telle discipline. Au mieux peut-on observer des rapports de dominance entre discipline et problématique.
La sociologie serait plutôt tournée vers des contenus événementiels et représentationnels, mais elle tient de plus en plus compte des formes.
Il en est de même pour l’histoire, traditionnellement tournée vers des événements, mais qui depuis un certain temps intègre dans son champ d’étude l’histoire des formes et des dispositifs.
La sémiologie visuelle serait davantage tournée vers les formes, mais on concevrait difficilement qu’elle le fasse s’en s’intéresser au contenu.
Enfin, les études communicatives peuvent difficilement faire abstraction du contenu et de la forme.

Ce qui m’intéresse dans l’étude des médias en général et de la télévision en particulier, c’est qu’elle est précisément un objet idéal pour tenter d’articuler dans son étude contenu, forme et dispositif communicatif. Encore faut-il s’en donner les moyens.

Le moyen que je me donne est celui qui consiste à entrer dans la télévision par un enjeu communicatif, l’information, et à observer quelles sont les caractéristiques de sa mise en oeuvre, lorsqu’un tel type de discours passe par la moulinette de la machine télévisuelle.

Choisir la catégorie d’information, c’est choisir de se mettre au coeur d’un système d’échange socio-langagier dans lequel circule du discours. S’agissant de la télévision, ce discours est mis en scène à travers une double matérialité sémiologique, la verbale et la visuelle [3] . C’est le jeu de combinaison de ces deux matérialités, et la façon dont celles-ci fabriquent de l’imaginaire socio-discursif, qui m’intéressent particulièrement.

Mais l’information médiatique, comme catégorie de discours, est elle-même composite. Elle se compose d’au moins deux modes discursifs :

  • un mode descriptivo-narratif puisque les médias doivent rapporter de l’événement,
  • un mode argumentatif puisqu’ils doivent commenter l’événement.

Cela amène à étudier deux des grands aspects du discours d’information :

  • le discours d’information comme récit du monde,
  • le discours d’information comme explication sur le monde.

C’est de ce deuxième aspect que je traite aujourd’hui. Ce qui veut dire du même coup que les limites de mon analyse tiennent d’une part au choix d’une problématique sémio-discursive, d’autre part au fait que je choisis de n’examiner ici que l’aspect explicatif de l’objet télévision.

C’est dire que je prends ici la télévision dans sa fonction la plus référentialisante. De ce point de vue, elle ne peut jamais être muette (ce qui est l’une de ses différences avec le cinéma), et donc elle se trouve sous la dominance du verbal, au point, d’ailleurs de fonctionner souvent comme la radio (temporalisation mise à part).

Il me faut donc, en bon linguiste m’interroger d’abord sur l’argumentation en général, avant de voir ce qu’elle devient dans la machine médiatique, puis à la télévision.

QU’EST-CE QUE L’ARGUMENTATION ?

Position épistémologique

L’ argumentation est-elle, comme certains l’affirment, le tout du langage ? N’est-ce pas au bout du compte ce qui motiverait tout acte de langage, puisque à l’énoncé de celui-ci —serait-ce celui du poète : “le ciel est bleu comme une orange”— il pourrait être demandé : “pourquoi dit-il cela ?” ou “pourquoi le dit-il comme ça ?”.
Ou bien est-ce au contraire, comme d’autres le disent, le récit qui serait le tout du langage ? Ne serait-ce pas le récit qui, au bout du compte, fonde toute production langagière dans la mesure où il permettrait à l’homme de se raconter en racontant le monde ?

Depuis l’Antiquité, il existe une double tentation pour répondre à la question de la raison d’être du langage : le “tout est récit”, repris dans la modernité par un Ricoeur, parce que le langage servirait essentiellement à décrire une quête, celle de la destinée humaine ; le “tout est argumentation”, repris par un Ducrot, parce que le langage servirait avant tout à expliquer le pourquoi de cette quête. Evidemment, ces deux aspects seraient liés, mais dans chacune des positions l’un dominerait l’autre : pour le récit, l’argumentation ne viendrait qu’en appui du processus d’ordonnancement des faits ; pour l’argumentation, le récit ne serait qu’une expansion descriptive nécessaire à remplir de chair sémantique les arguments de la chaîne de raisonnement.

Cependant, une grande hypothèse est venue traverser la philosophie contemporaine et, par voie de conséquence, les sciences humaines et sociales du xx° siècle : l’hypothèse du sujet. Sujet transcendantal chez Kant, sujet phénoménologique chez Husserl, sujet éclaté chez Niestche, qui dans les sciences du langage est devenu l’hypothèse de la subjectivité comme fondatrice du langage (Benveniste). Avec cette hypothèse, on se débarrasse de l’idée que le langage serait le fait d’un sujet unique, abstrait, idéal, qui serait uniquement tourné vers le monde pour le décrire ; on pose en revanche qu’il est le fait d’un sujet psychosocial disant je, lequel n’existe qu’en relation d’altérité avec un tu, un autre lui-même et cependant différent, et qui donc ne rendrait compte du monde que dans la mesure où il le fait avec l’autre : l’intersubjectivité domine (sur) le monde.

Du même coup, récit et argumentation ne sont plus exclusifs l’un de l’autre. Les deux sont tournés vers l’autre du langage. Le premier, mis en oeuvre par un sujet racontant, décrit les qualités et les actions des êtres humains dans leur quête de destinée proposant à l’autre un modèle narratif d’identification. La seconde, mise en oeuvre par un sujet argumentant, explique le pourquoi et le comment des faits du monde en entraînant l’autre dans un même discours de vérité. Les deux parlent du monde à un autre, et dans le même temps parlent du je, du tu et de leur interrelation.
Ainsi récit et argumentation révèlent deux attitudes complémentaires du sujet langagier. L’une, celle qui produit du récit, est projective, elle ne s’impose pas à l’autre, elle lui propose au contraire une sorte de scénarisation du monde dans lequel il peut être parti prenante. L’autre, celle qui produit de l’argumentation, est impositive, elle oblige l’autre à s’inclure ou à s’exclure du schéma de vérité sur le monde qui lui est présenté. Ces deux attitudes se mélangent, s’interpénètrent dans bien des actes de communication, mais on peut considérer que selon les situations d’échange et les enjeux qui les accompagnent, chacune sera à son tour dominante.

C’est donc d’argumentation que je vais parler ici dans cette perspective d’un mode discursif qui peut être dominant mais qui n’exclut pas pour autant l’autre mode discursif qu’est le récit. Et si j’ai choisi de parler d’argumentation plutôt que de récit, c’est précisément parce que la télévision a tendance à être plus “projective” qu’ “impositive”, et que c’est donc un bon moyen d’observer comment fait ce média pour lutter contre son penchant naturel qui est de raconter.

Reste encore un point à régler à l’intérieur même des études qui portent sur l’argumentation. Car ici deux points de vue se partagent ce territoire :

  • l’un, qui donne à argumentation un sens large, non rhétorique. Il s’agit ici de considérer que les mots possèdent en eux une force d’orientation sémantique,orientation qu’ils ont acquises de façon implicite à force d’emploi dans des contextes récurrents ; de plus cette valeur acquise se trouve renforcée ou infirmée selon la particularité sémantique des autres mots avec lesquels elle se combine dans tout contexte singulier. Cette position, défendue en France par Ducrot à travers sa théorie des topoï, s’inscrit dans une théorie des inférences telle qu’elle est développée en philosophie du langage (Sperber et Wilson).
  • l’autre, représenté par ladite tradition de la rhétorique argumentative [4], qui s’intéresse à décrire les mécanismes de raisonnement et les stratégies de persuasion.
  • Dans la première perspective, lorsqu’elle est tenue à la lettre, tout énoncé participerait d’un “faire croire” et donc, en quelque sorte, le choix de chaque mot participerait d’une orientation argumentative [5].

Dans la deuxième perspective, lorsqu’elle est radicalisée, ne serait argumentatif que ce qui se présente explicitement comme tel, avec les marques d’une logique causale.
Il est en fait une troisième perspective possible, celle que nous défendons [6], qui consiste à considérer que l’on a affaire à une séquence argumentative chaque fois qu’un énoncé repose sur un questionnement qui met deux assertions en présence à propos desquelles on est en droit de se demander laquelle est (la plus) valide, ce qui justifie du même coup que soient apportés des arguments qui permettent de faire un choix [7].
Donc une argumentation à la fois explicite et implicite, dont on doit être en mesure de déterminer les enjeux et la mécanique.

Les enjeux de l’argumentation

On peut déterminer quatre enjeux, qui ne sont pas exclusifs l’un de l’autre dans un même type de texte, mais qui se distinguent néanmoins par la nature de la finalité discursive que le sujet argumentant attribue à son argumentation.

Un enjeu d’ auto-justification qui mettra en oeuvre une activité discursive d’ordre évaluative, car il s’agit pour le sujet argumentant de donner les raisons pour lesquelles il a choisi de traiter le propos en question. La justification qu’il produit sera dite externe au propos traité car elle porte sur l’acte d’énonciation lui-même, sur ce qui fonde le droit du sujet à parler et argumenter. Ce droit lui est souvent donné par sa position institutionnelle, mais il est souvent amené à le réactiver, affaire de crédibilité.

Un enjeu d’ explicitation qui mettra en oeuvre une activité discursive d’ordre cognitif, car il s’agit pour le sujet argumentant d’éclairer son interlocuteur sur ce qui a précédé l’apparition du fait et qui a rendu possible son existence (sa cause), et sur ce qui a suivi ou peut suivre le fait (ses conséquences). Cette explication sera dite interne au fait, reposant sur un savoir d’expérience, dans la mesure où causes et conséquences participent du processus narratif dans lequel s’inscrit le fait.

Un enjeu de démonstration qui mettra en oeuvre une activité discursive d’ordre méta-cognitif, car il s’agit ici pour le sujet argumentant de mettre au jour et de faire découvrir à l’interlocuteur les raisons cachées qui constituent l’origine profonde du fait, sa vérité d’existence. Mais cette démonstration ne peut être proposée que comme une hypothèse explicative parmi d’autres dont la validité dépend de la rigueur de sa construction (raisonnement et arguments). Cette activité discursive repose sur un savoir savant, réservé aux spécialistes du domaine.

Un enjeu de persuasion qui mettra en oeuvre une activité discursive d’ordre rhétorique, car il s’agit pour le sujet argumentant de modifier avant tout l’opinion de son interlocuteur, ce qui se fait à l’aide de stratégies d’argumentation qui consistent à partir du savoir supposé de l’interlocuteur et des valeurs qui l’investissent. C’est pourquoi on peut dire que cette activité discursive a recours à un savoir qui porte davantage sur des croyances que sur des connaissances.

Ces quatre enjeux ne correspondent pas à des types argumentatifs, même s’ils peuvent en être aux fondements de ceux-ci. On verra que selon les contraintes communicatives dans lesquelles apparaît un discours argumenté, ces enjeux, proprement discursifs, se combinent ou s’excluent.

La mécanique de l’argumentation

Quel que soit l’enjeu de l’acte argumentatif, celui-ci se construit selon une mécanique qui est ordonnée par un sujet argumentant, lequel doit, s’il veut être reconnu dans ce statut discursif et s’il veut que son interlocuteur prenne pour argumentatif le discours qu’il produit, problématiser, élucider et prouver [8].

Problématiser veut dire donner les moyens de faire entendre (cela peut être fait de manière plus ou moins explicite) le questionnement qui se pose à propos d’une assertion. Une assertion ne prête à aucune discussion (ni argumentation) tant qu’on n’en perçoit pas sa mise en cause possible. L’énoncé « le premier ministre démissionne » peut n’être qu’un simple constat ; il ne devient problématisé qu’à partir du moment où est envisagée l’assertion opposée « le premier ministre ne démissionne pas », ce qui oblige à s’interroger sur les causes de cet état de fait et sur ses conséquences. Autrement dit, chaque fois qu’à la profération d’un énoncé par un locuteur, l’interlocuteur lui rétorque « Et alors ? », cela veut dire qu’il n’en saisit pas la problématisation.

Le questionnement peut concerner l’énoncé ou l’acte d’énonciation lui-même :

  • s’il concerne l’énoncé, il interroge, comme on l’a dit, sur ce qu’est la cause ou la conséquence du fait lui-même : “pourquoi est-ce ainsi ?”, “comment est-ce possible ?”, “qu’est-ce qui va se produire ?”.
  • s’il concerne l’énonciation, il interroge sur ce qui autorise le locuteur à énoncer telle assertion (“pourquoi dites-vous ça ?”), et sur ce qui autorise le locuteur à impliquer l’interlocuteur (“pourquoi me dites-vous ça, vous à moi ?”). Ceci renvoie au discours d’auto-justification que nous avons défini précédemment comme l’un des enjeux de l’attitude argumentative.

Elucider veut dire mettre au jour les raisons qui ont présidé à l’apparition du fait asserté ou les incidences possibles que cette apparition peut avoir sur la suite des événements. Toute élucidation présuppose donc que le fait soit avéré, que son existence ne soit pas mise en cause. On n’est pas ici dans cette autre activité discursive propre aux médias qui consiste à faire en sorte que soit confirmée ou prouvée l’authenticité d’un fait.
Élucider, c’est entrer dans l’univers discursif de la causalité et non dans celui de l’existentialité événementielle.

L’univers de la causalité s’inscrit nécessairement dans le temps, et il a donc quelque chose à voir avec l’expérience que l’homme peut avoir de la succession des événements du monde et du type de relation que ceux-ci entretiennent entre eux. La causalité, comme on l’a déjà dit, a donc partie liée avec le récit des événéments.

Cette causalité comprend deux aspects selon qu’on la considère en amont ou en aval du fait décrit :

- en amont, se trouvent les causes susceptibles d’avoir été à l’origine du fait. Vis à vis de celles-ci, l’élucidation peut consister à donner comme origine le fait immédiatement antérieur ou une succession de faits. On aura affaire ici à une élucidation qui explicite ce que l’on pourra appeler des causes immédiates. Ce type d’élucidation correspond à ce que nous avons dénommé un “enjeu d’explicitation”. _ Mais l’élucidation peut également chercher à fournir des origines multiples, des éléments divers dont la convergence, par un jeu de parallélismes et d’analogies, deviendrait indice d’explication. On aura affaire ici à une élucidation qui analyse des causes profondes. Ce type d’élucidation correspond à ce que nous avons appelé un “enjeu de démonstration”.
En outre, que l’élucidation soit à tendance explicitante ou analysante, elle peut porter sur deux types de causes : humaines ou non humaines. Cette différence de nature n’est pas indifférente.
Les causes humaines mettent en place un univers de discours dans lequel l’homme peut être jugé responsable. Dès lors, toute élucidation est révélation, révélation des intentions (volontaires ou non) cachées, des projets de quête plus ou moins avouables et avoués qui sont à l’origine des faits. Toute élucidation par révélation de causes humaines est responsabilisante et tend à la société un miroir dans lequel elle peut juger de la culpabilité des autres ou de sa propre culpabilité.
Les causes non humaines, en revanche, mettent en place un univers de discours d’où l’homme est absent, le renvoyant du même coup à son impuissance face à des forces obscures qui le dépassent. Toute élucidation par révélation de causes non humaines est dé-responsabilisante et tend à la société un miroir dans lequel elle peut voir son implacable destinée [9] .

- en aval, se trouvent les conséquences possibles des faits. Celles-ci, évidemment, ne peuvent être que d’ordre prévisionnel, imaginées dans un futur plus ou moins immédiat. Plus immédiat, on parlera de prévision (comme pour la météo), moins immédiat, on parlera de prédiction [10].
En outre, ces conséquences peuvent être de nature différente : les unes sont des faits, c’est à dire d’autres actions qui s’enchaînent aux précédentes, les autres sont des déclarations, c’est à dire des réactions en paroles qui révèlent jugements et opinions des personnes concernées par le surgissement du fait.

Enfin, l’élucidation est discursivement mise en oeuvre à l’aide de modes de raisonnement (déductif, inductif, restrictif, associatif, analogique, etc.) et de procédés (définition, citation, comparaison, etc.) [11] dont le choix et la validité dépendent à la fois des contraintes de la situation d’échange dans laquelle se trouvent locuteur et interlocuteur, et de l’aptitude de chacun d’eux à manier ces modes de raisonnement et ces procédés.

Prouver est l’acte qui fonde la valeur de l’élucidation. En effet, problématiser et élucider ne constituent pas le tout du discours argumentatif. Il faut encore que celui-ci débouche sur la possibilité, pour l’interlocuteur, de juger de la validité de l’acte d’élucidation qui a été mis en place à partir de la problématisation de départ. Il faut que lui-même soit en mesure d’adhérer à celle-ci ou de la rejeter. Un lien de causalité entre deux ou plusieurs assertions ne peut être jugé qu’à la teneur de la preuve qui dira si ce lien est de possibilité, de probabilité, de nécessité ou d’inéluctabilité [12].
Il ne suffit pas d’établir un lien entre la consommation de tabac et la santé, comme dans « consommation de tabac nuit gravement à la santé », il faut encore pouvoir dire si ce lien est de l’ordre du possible ou de l’obligatoire, et quels sont les arguments (empiriques, expérimentaux, statistiques, etc.) qui le garantissent. Tout sujet argumentant est donc amené à choisir des arguments qui jouent un rôle de garant du raisonnement [13].

Mais ces arguments ne sont pas des catégories universelles toutes prêtes dans lesquelles il suffirait de puiser pour donner à son raisonnement une valeur de vérité.
L’argumentation humaine, on le sait maintenant, ne fonctionne ni comme une logique formelle ni comme une mécanique rhétorique sytématisée.
C’est au contraire par le jeu du choix des arguments qu’elle prend sa validité communicative.
Celle-ci résulte des stratégies discursives mises en oeuvre, lesquelles témoignent de la façon dont le sujet argumentant imagine son interlocuteur et le construit comme un sujet devant être convaincu, en jouant avec les topics (lieux communs) qu’ils sont censés partager.

Le positionnement du sujet argumentant

L’ensemble de cette mécanique argumentative est révélatrice de ce que l’on appellera le positionnement du sujet argumentant.
En effet, la façon de problématiser, d’élucider et de prouver relève à chaque fois de choix opérés par le sujet argumentant. Il est en son pouvoir de proposer-imposer une certaine problématisation, de construire-imposer tel ou tel mode d’élucidation, de choisir-imposer tel ou tel type d’argument.
Mais au-delà de la subtilité du positionnement clair, ambigü ou pervers qui est susceptible de caractériser tel ou tel acte d’argumentation particulier, on peut observer cinq positionnements de base, trois relatifs au je, sujet argumentant, et deux au tu, sujet cible de l’argumentation :

La position d’autorité

Retrouvant en cela l’ “enjeu d’auto-justification” précédemment défini, le sujet argumentant peut être amené à justifier, sans qu’on le lui demande, la raison pour laquelle il propose telle ou telle problématisation. Puisque proposer une problématisation, c’est en même temps l’imposer à l’autre, il faut bien être en mesure de justifier ce choix.
Parfois, c’est la position institutionnelle du sujet argumentant qui fait office de justification lui conférant savoir (un expert) ou pouvoir (un responsable ayant décision), et si cela s’avère nécessaire, il suffit de rappeler cette position (argument d’autorité).
Parfois, il n’existe aucun recours de ce genre, et il faut donc expliciter ce droit à argumenter que s’octroie le sujet, sous peine de se l’entendre contester.
Mais il peut se faire aussi que, malgré l’existence d’une position d’autorité, il soit nécessaire (ou de bonne stratégie, si la position est fragile) de renforcer la justification par un argument supplémentaire.

La position de neutralité

Le sujet argumentant peut opter pour une position (du moins consciente) de neutralité.
Il tentera alors dans le choix de son mode d’argumentation d’effacer toute trace de jugement et d’évaluation personnelle (on verra le problème que cela pose à l’instance journalistique).

La position d’engagement

Mais il peut, au contraire, opter (de façon plus ou moins consciente) pour une position d’engagement .
Il tentera alors de l’exprimer soit de façon explicite par des déclarations d’intention et un certain choix des arguments (« moi, je pense et juge ceci, parce que… »), soit de façon implicite par le choix des mots [14] qu’il emploi, ou par une modalisation évaluative apportée à son discours [15].

La position polémique

Enfin, vis à vis du sujet cible, le sujet argumentant peut choisir des arguments qui vont à l’encontre des valeurs défendues par celui-ci et qui donc le mettent en cause, ce qui instaurera entre eux ce qu’on appelle une relation polémique (voir les débats politiques).
Ou il peut choisir des arguments qu’il érige en valeur de référence morale, ce qui oblige le sujet cible à se positionner à son tour vis à vis de ceux-ci, instaurant ce qu’on peut appeler une relation d’interpellation [16] .

Voilà donc ce qu’est l’argumentation, si on la considère comme un mode d’organisation discursive et non point comme un texte déjà configuré ni non plus comme un genre.
Ce qui a été décrit ici est un ensemble de conditions discursives auxquelles il faut satisfaire si l’on veut donner à son acte de communication un tour argumentatif. Un texte, ou même un genre textuel, peut être construit à l’aide de différents modes d’organisation (descriptif, narratif, argumentatif), selon une composition qui parfois les distingue, parfois les mélange selon des dosages variables.

L’ARGUMENTATION DANS LA MACHINE MÉDIATIQUE

Un genre textuel (je l’ai dit à plusieurs reprises, et en cela je me distingue de Jean-Michel Adam) ne se définit donc pas tant par son mode d’organisation discursive (bien que celui-ci y soit pour quelque chose —il y a évidemment des corrélations—), que par ses conditions de production, conditions qui ne sont plus discursives mais situationnelles [17].
Ces conditions, qui jouent un rôle de contrainte pour le sujet communiquant et un rôle de repère pour le sujet interprétant, constituent ce que j’appelle un contrat. Je l’ai défini et justifié dans plusieurs écrits et ne m’étendrai donc pas dessus.

Je pose donc qu’il existe un contrat d’information médiatique [18], et il s’agit ici de considérer les conséquences que les contraintes de ce contrat entraînent quant à la mise en oeuvre du mode argumentatif. Autrement dit quelles sont les contraintes qui s’imposent au sujet informant lorsqu’il veut s’instaurer en même temps en sujet argumentant.

Je rappellerai tout d’abord que le sujet informant est contraint par une double visée de crédibilité et de captation.
Il doit être crédible dans sa double activité discursive d’information, celle qui consiste à rapporter l’événement et celle qui consiste à commenter l’événement.
Mais il doit en même temps capter le plus grand nombre possible, ce qui l’oblige d’une part à mettre en oeuvre des stratégies de séduction particulières et d’autre part à reconsidérer ses stratégies de crédibilité.
C’est donc à un problème de véracité du discours auquel est confronté le sujet informant, d’autant qu’il se trouve dans une situation où il est tenu de répondre à un demande citoyenne implicite de vérité sur ce qui se produit dans l’espace public, demande qui s’accompagne de suspicion quant au pourvoyeur d’information
.
S’agissant de l’événement rapporté, le sujet informant doit en authentifier l’existence. Les procédés d’authentification ne relevant pas à proprement parler de l’argumentation, je n’en parlerai pas ici.

S’agissant du commentaire de l’événement, le sujet informant doit tenter d’expliquer les faits, et c’est ici qu’interviennent les caractéristiques du contrat d’information :

- les faits rapportés relèvent de l’actualité, ce qui laisse possible une explication par la description d’une causalité immédiate, intrinsèque au processus d’événementialisation, mais ce qui rend difficile une explication par l’établissement d’une origine profonde, et donc du même coup rend difficile l’évaluation des conséquences du fait (du moins dans sa prédiction).
Le problème ici posé à l’activité argumentative est donc le manque de distance vis à vis de l’événement, manque de distance qui ne permet guère de travailler en profondeur à la recherche d’explications valides. C’est la raison pour laquelle les médias d’information ont parfois recours, pour combler ce manque, à des experts.

- les faits rapportés résultent des rapports de force qui s’instaurent entre les différents acteurs de l’espace public, et dont la caractéristique essentielle est la manipulation, c’est à dire un faire croire qui s’appuie sur la dissimulation des motifs et des intentions qui président aux actes publics.
Dès lors, le sujet informant se trouve en présence de plusieurs explications possibles, et donc il va lui falloir prouver la validité de celle qu’il propose.
C’est la raison pour laquelle les médias procèdent d’une part à des investigations et des recherches de documents, d’autre part à des interviews, enretiens et autres débats susceptibles de faire sortir au grand jour ce qui est tenu secret. Ainsi le sujet informant pourra se targuer de fournir une explication qui révèle des causes cachées.

- mais, comme on l’a dit, le sujet informant doit s’adresser au plus grand nombre, ce qui veut dire que son explication doit être accessible à ce grand nombre.
Cuadrature du cercle, on le sait, selon les principes mêmes du discours d’information. Car, dès lors, l’explication doit s’appuyer sur un savoir d’expérience commun, et si elle gagne quelque peu en effet de vérité, elle perd à coup sûr en valeur de vérité.

- enfin, en raison de ce même soupçon que le citoyen peut avoir vis à vis du discours d’information, le sujet informant se doit d’avoir un positionnement dit “neutre”.
C’est à dire que son explication ne devrait pas révéler un sujet argumentant prenant parti pour ou contre tel ou tel point de vue.
En fait cette idéalité ne peut être tenue pour au moins deux raisons :

  • l’une est que cette neutralité ne peut être celle du savant qui doit passer en revue plusieurs hypothèses explicatives, les confronter et les discuter avant de faire un bilan, et éventuellement proposer une nouvelle explication. Ce type de neutralité ne peut être compris et accepté que par d’autres spécialistes.
  • l’autre relève une fois de plus de l’exigence de captation : il est supposé que la cible de l’information a besoin de se trouver dans un rapport personnalisé à l’instance d’information, qu’elle a besoin d’être éclairée par un avis personnalisé (« dites-moi ce que je dois en penser »). Raison pour laquelle les médias proposent des éditoriaux et des chroniques dans lesquels le discours évaluatif est de mise.

On voit que, inséré dans les contraintes de la machine médiatique, le mode argumentatif prend la forme de deux types d’explication :

- l’une, plutôt explicitante, qui est interne au fait rapporté, livrant ses causes et conséquences immédiates,

- l’autre, plus analysante, qui est externe au fait, cherchant par le biais d’investigations et de débats contradictoires à fournir des causes non immédiatement perceptibles, voire des causes cachées.
On voit également que sujet informant-argumentant est dans une position difficile à tenir dans la mesure où il doit d’une part expliquer et prouver, tout en produisant un discours qui serait compréhensible par le plus grand nombre possible de citoyens, d’autre part faire preuve de neutralité, tout en s’engageant dans une certaine évaluation argumentative.

CARACTÉRISTIQUES DU DISPOSITIF EXPLICATIF DE LA TÉLÉ

La télévision est globalement un dispositif qui intègre paroles et images selon un ordonnancement qui dépend de la finalité du contrat de communication qui est choisi.
On doit donc être en mesure de repérer les différents types de parole et de scénarisation visuelle de base qui caractérisent chaque contrat.
Pour ce qui concerne le contrat d’information, voici, sans prétendre à l’exhaustivité [19], quelques uns des types les plus récurrents.
D’abord, je passerai en revue les conditions d’énonciation verbale et visuelle, puis je décrirai, à titre exploratoire, quelques types explicatifs

L’énonciation verbale : rôles discursifs et types de parole

Les types de parole dépendent de la figure de l’instance d’énonciation, laquelle doit tenir un certain rôle discursif en fonction d’une certaine visée communicative.
Par exemple, le journaliste du JT sera amené à tenir à un moment donné un rôle discursif de présentateur en fonction d’une visée d’annonce. Les types de parole seront donc présentés à partir des quatre grands types d’instance d’énonciation que sont l’instance médiatique, l’instance expert, l’instance témoin. et l’instance acteur social.

L’instance médiatique

Elle apparaît elle-même sous trois figures, dont le point commun est l’identité de “journaliste” :

- le “journaliste-présentateur” qui est susceptible de tenir plusieurs rôles discursifs : celui d’annonceur qui décline le sommaire du journal télévisé ou du magazine et lance les sujets ; celui de présentateur des différents acteurs qui sont invités à parler.-→ Parole de présentation

- le “journaliste-interviewer” qui tient essentiellement un rôle discursif de questionneur.
Ce rôle peut être tenu aussi bien par le présentateur que par un envoyé spécial ou un correspondant. --→Parole de questionnement.

- le “journaliste-rapporteur” qui tient un rôle discursif de relateur de l’événement. Étant lui-même un témoin de l’existence de celui-ci, qu’il soit sur place ou non, il se doit de le raconter en en décrivant ses différents aspects.
Ce rôle peut être tenu aussi bien par un envoyé spécial, un correspondant, le présentateur lui-même, ou parfois aussi une voix off comme dans les reportages. --→ Parole de récit.

- le “journaliste-commentateur” qui tient un rôle discursif d’explicitateur. Ce rôle consiste à essayer de décrire le pourquoi et le comment de l’événement dans sa causalité immédiate, et à interroger l’avenir quant aux possibles conséquences de celui-ci, sans pour autant apporter des analyses de fond.
Ce rôle est tenu par ce que l’on appelle des journalistes spécialisés ou des chroniqueurs--→ Parole d’explicitation.

- le “journaliste-appréciateur” qui tient un rôle discursif d’évaluateur. Il s’agit soit d’une appréciation portée sur les événements eux-mêmes, ou sur les déclarations ou les commentaires des uns et des autres, soit d’une justification méta-énonciative sur la manière de traiter l’actualité.
Ce rôle, souvent tenu par le présentateur, est moins apparent que les autres en raison de l’exigence de crédibilité, mais est relativement récurrent du fait de la finalité de captation de la machine télévisuelle--→ Parole d’évaluation.

L’instance expert

Elle se présente comme une instance extérieure à l’instance médiatique dont la figure autorité de savoir lui est conférée par une position socio-professionnelle de spécialiste ou de savant.
Cette instance tient donc un rôle discursif d’analyste pouvant se réclamer des instruments de pensée et d’expertise de sa discipline. Cela lui permet de prendre de la distance vis à vis de l’événement, de proposer des explications sur l’origine profonde de celui-ci, et éventuellement de proposer des hypothèses prédictives. --→ Parole démonstrative.

Il faut préciser cependant, que cette parole démonsrative est fortement édulcorée du fait de son passage par l’instance médiatique.
Soit que celle-ci la transforme par des reformulations ou même par un certain montage citationnel qui lui enlève toute puissance explicative et la relègue au rang d’alibi explicatif.
Soit que l’expert lui-même ait appris à parler selon l’imaginaire de simplicité qui est entretenu par la machine télévisuelle, ce qui a pour effet de lui donner un statut de spécialiste-vulgarisateur, qui parle non plus de son point de vue de savant, mais du point de vue, popularisé, de la machine télévisuelle. Ce statut de “logocrate” peut d’ailleurs devenir suspect aux yeux de certains dans la mesure où la parole produite perd de sa valeur démonstrative.

L’instance témoin

C’est une instance également extérieure à l’instance médiatique dont la caractéristique principale est de rendre compte de son propre point de vue, de sa propre vision du monde, soit par rapport à ce qui se passe dans ce monde, soit par rapport aux jugements qu’il porte sur celui-ci.
C’est pourquoi cette instance est susceptible de tenir deux types de rôles discursifs :

- correspondant au premier cas, l’instance témoin joue un rôle de relateur du vu, entendu.
On a précédemment établi que ce rôle discursif était également tenu par le journaliste, mais ici de façon différente, car la finalité n’est pas la même.
D’abord, l’instance témoin ne parle pas d’elle-même : il faut qu’elle soit sollicitée par l’instance médiatique.
Ensuite, elle n’est pas instituée en instance d’information du citoyen : elle ne fait que répondre à un questionnement sur son vécu. ---→ Parole testimoniale.
C’est pourquoi cette parole peut être créditée de vérité (elle n’a aucune finalité d’intérêt propre), et c’est pourquoi l’instance médiatique peut l’utiliser comme parole d’authentification des faits.

- correspondant au deuxième cas, l’instance témoin tient un rôle discursif d’opineur qui livre son opinion ou donne des appréciations à propos d’un événement.
L’instance témoin est donc ici en position d’avoir à réagir aux événements sous la sollicitation de l’instance médiatique, non plus pour raconter mais pour évaluer, voire juger.---→ Parole d’opinion réactive.
Ce rôle peut être tenu aussi bien par des acteurs de la société civile que de la société politique, mais uniquement lorsqu’ils sont en position réactive, ce qui n’exclut pas que ces mêmes acteurs puissent jouer d’autres rôles discursifs (voir ci-dessous).

L’instance acteur social

Cette instance est également extérieure à l’instance médiatique.
Elle est représentée par les acteurs de l’espace public dont le statut confère à leur énonciation un pouvoir de décision ou d’action.
Dès lors, le rôle discursif qu’elle tient peut être dit “performatif”, dans la mesure où le dit —que ce soit à travers des déclarations, des réponses à des interviews, des entretiens ou des face à face— est susceptible d’avoir un impact actionnel.
Ce rôle est tenu par les hommes politiques mais également par toute personne de la société civile ayant statut de responsabilité (que ce soit par délégation, par élection ou par nomination), et dont les propos sont à interpréter en rapport avec ce statut. ---→ Parole décisionnelle.

Ces types de parole doivent être considérés comme des catégories discursives qui correspondent à des instances d’énonciation et non à des identités sociales. Ce qui explique qu’un même type social comme “homme politique” puisse énoncer tantôt une parole décisionnelle [20], tantôt une parole d’opinion [21], voire même une parole testimoniale ou démonstrative [22].

L’énonciation visuelle : types de scénarisation

Je reprends ici les types de scénarisation les plus récurrents qui ont été repérés par mes collègues du CAD, Guy Lochard et Jean-Claude Soulages, lors de l’étude que nous menons sur le conflit en ex-Yougoslavie.
Il ne s’agit donc pas d’une liste exhaustive de ces types, puisqu’ils dépendent du corpus sur lequel on travaille, et qu’en outre je n’en ai retenu que ceux qui sont susceptibles d’intervenir dans le cadre d’un discours argumentatif.
Un type de scénarisation se définit par une certaine façon d’ordonnancer le montré à travers un point de vue visuel (cadrages, axes de vision, séquentialisation [23]) en fonction d’une visée discursive (on ne peut oublier qu’à la télévision d’information il y a peu d’autonomie du visuel, celui-ci étant sous la dépendance d’une finalité discursive).
On retiendra ici 5 types de scénarisation.

La construction rétrospective , scénarisation qui ordonne le montré en une succession de faits liés les uns aux autres par des liens de causalité, le point de vue de l’agencement se faisant à partir du fait d’actualité pour remonter dans l’antériorité des faits, ou en partant d’un fait antérieur plus ou moins lointain pour redescendre jusqu’au fait d’actualité.
La visée est souvent d’explicitation.

Le montage en contrepoint , scénarisation qui ordonne le montré en une opposition souvent antithétique entre deux scènes qui traitent d’un même fait d’actualité (scène diplomatique/scène de victimes), le point de vue étant double du fait d’un montage alterné (ou en parallèle) entre ces deux scènes.
La visée est souvent de révélation d’une contradiction.

Le parcours synoptique , scénarisation qui parcourt l’espace montré, soit par plans successifs, soit par plans de coupe, selon le point de vue du journaliste qui relate ou commente simultanément ce qu’il voit.
La visée est de compte rendu exhaustif qui confère au journaliste une position de maîtrise par la connaissance globale qu’il a des événements.

Le récit de vie , scénarisation qui, comme précédemment parcourt l’espace montré en plans successifs ou de coupe, mais cette fois selon le point de vue d’un acteur de l’événement, selon sa propre subjectivité [24].
On est dans l’intériorité d’un personnage et la visée est de témoignage.

L’interview , scénarisation qui montre un acteur de parole, soit sur le plateau, soit sur le terrain en duplex.
La visée est de recueillir des témoignages ou des réactions.

Toute tentative d’explication de la part de la télévision d’information est donc le résultat d’une combinaison entre des types de parole à orientation argumentative et des scénarisations visuelles susceptibles de les renforcer ou de les illustrer.
Le problème qui se pose ici est celui, déjà étudié à l’occasion des débats télévisuels, de la synchronisation entre le visuel et le verbal. Parfois types de parole et scénarisations sont en synchronie, parfois en asynchronie [25], et quant aux effets sur le contenu du discours, parfois ils sont en lien de renforcement, parfois d’illustration, parfois même de contradiction.

Quelques types explicatifs à la télévision

Je ne m’intéresserai ici qu’aux types explicatifs qui sont directement mis en oeuvre par l’instance médiatique (présentateur du JT, envoyé spécial, correspondant, chroniqueur spécialisé, voix off de commentaire dans les reportages, etc.).
Ce qui veut dire que je ne traite pas ici de tous les cas de mise en scène de la parole explicative des instances extérieures à l’instance médiatique, à propos desquelles il faudrait étudier à la fois la valeur argumentative de l’énonciateur extérieur, et la stratégie de mise en scène de cette parole par l’instance médiatique, laquelle transforme du même coup cette valeur argumentative.

Si donc on reprend les composantes de la mécanique argumentative (problématiser, élucider, prouver), qu’on les considère en fonction des caractéristiques du commentaire exigées par le contrat médiatique (donner les causes immédiates, les origines profondes, les causes cachées), et qu’on observe comment elles sont mises en oeuvre à l’aide des types de parole (de présentation, de questionnement, de récit, d’explicitation, d’évaluation, de démonstration, testimonial et d’opinion) et des types de scénarisation (rétrospective, en contrepoint, synoptique, récit de vie, interview), on peut repérérer quatre grands types explicatifs.

L’auto-justification

Type explicatif dont la problématisation est orientée vers l’instance médiatique elle-même pour tenter de répondre à une double question : « pourquoi il est important que l’on parle de ce fait ? » et « pourquoi on le traite de cette manière ? ». Il s’agit donc de justifier le pourquoi du choix [26] de l’événement et le comment de son traitement [27].
Pour ce faire, le journaliste (présentateur, envoyé spécial ou correspondant) prend statut d’annonceur et tient un rôle discursif d’évaluateur-appréciateur qui généralement s’appuie sur des arguments d’ordre affectif ou moral.
Cette auto-justification apparaît également de diférentes façons indirectes :

  • lorsque le journaliste, sur un événement qui s’étend et se répète, rappelle les informations de la veille (« nous vous disions hier… »),
  • lorsqu’il fait semblant de découvrir la nouvelle en même temps que le téléspectateur (« découvrons ensemble…. », « écoutons les explications de notre envoyé spécial),
  • lorsqu’il conclut (souvent en retour plateau) la nouvelle (« voilà ce que nous pouvions dire sur la question »),
  • lorsqu’il explique les difficultés rencontrées lors de l’enquête ou du tournage (« nous n’avons pas eu le droit de … »).

Dans tous ces cas, l’instance médiatique tente de rendre le téléspectateur complice de l’auto-justification, et en même temps de montrer sa maîtrise sur la façon de traiter la nouvelle.
Du point de vue de la scénarisation on a affaire à un simple cadrage de face en plan serré du journaliste qui parle (il s’agit surtout du présentateur) dont l’effet est simplement d’authentification de la parole émise (cela ne semble pas se produire en voix off).

L’explicitation causale immédiate

La problématisation est ici tournée vers l’événement rapporté pour tenter de répondre à la question « qu’est-ce qui s’est passé et quelle en est la cause ? ».
Le journaliste, dans ce cas, est rarement le présentateur, et les rôles de narrateur et d’explicitateur sont tenus la plupart du temps par les envoyés spéciaux ou les correspondants qui se trouvent sur le terrain, car il s’agit que cette parole témoigne en même temps de la réalité des faits.
Cette parole explicitante qui a le nez sur l’événement ne peut que s’interroger sur les causes, dans un mouvement qui va souvent de l’évocation d’une cause non humaine (ce qui oblige à s’interroger sur le « comment est-ce possible ? ») à une cause humaine, présentée comme intentionnelle (« ce sont les X qui… »), non intentionnelle (« malgré lui »), de hasard, ou par impuissance (« c’est à cause de l’incapacité de… »).
Ce phénomène qui consiste à traiter le fait au plus près de son surgissement crée une hyperévénementialisation du discours qui rend difficile la remontée vers des causes lointaines. En revanche le journaliste est en mesure de traiter les conséquences immédiates du fait (les secours après une catastrophe).
Du fait de cette hyperévénementialisation, la stratégie de preuve est faible et consiste seulement à interviewer des témoins sur ce qu’ils ont vu, sur ce qu’ils pensent qu’est la cause, sur ce que vont être les conséquences immédiates.

Les scénarisations qui accompagnent ce type explicatif sont diverses. :

  • tantôt on a affaire à de simples images d’évocation illustrative qui apparaissent au moment ou est apporté un argument [28], évocation simplement destinée à apporter la preuve naturelle par l’image ;
  • tantôt, c’est un parcours synoptique qui par la monstration de différents lieux aide à la recherche des causes ;
  • tantôt un cadrage sur l’envoyé spécial avec fond rappelant le terrain, et un jeu alternatif de plans journaliste/terrain ;
  • tantôt enfin ; une visualisation de documents qui joue le rôle de preuve par l’apport de pièces à conviction [29].
Le commentaire-analyse

La problématisation est également tournée vers l’événement, mais cette fois elle est déconnectée de l’actualité (même lorsqu’un reportage est inséré dans un JT), et présentée dans un questionnement plus ample.
Elle apparaît dans des reportages (parfois en voix off) ou des débats, eux-mêmes plus ou moins actualisés, ce qui explique que les différents rôles discursifs d’explicitation, de témoignage et de démonstration qu’on y entend soient tenus par des chroniqueurs spécialisés pour le premier, de témoins-experts pour le deuxième et d’experts extérieurs pour le troisième.
Divers procédés caractérisent ce type explicatif qui sont des réponses à la position de non savant et de non engagement de l’instance médiatique :

- la mise en perspective qui consiste à décrire un enchaînement des causes par le biais de reconstructions micro-historiques de l’événement.
Dans ce cas, l’explication n’est pas vraiment démonstrative. Elle décrit plus qu’elle ne commente un certain enchaînement des faits en leur donnant un cohérence causale.
Elle est souvent accompagnée d’une scénarisation de construction rétrospective qui résulte évidemment d’un montage de plans de coupe successifs.

- la confrontation des points de vue qui consiste à présenter un point de vue explicatif puis son contraire, ou un point de vue puis le point de vue inverse, à l’aide de constructions concessives (« mais »), et sans jamais vraiment donner au téléspectateur le moyen de valider ou de mesurer la valeur des arguments apportés.
Ce procédé s’accompagne souvent d’une scénarisation en contrepoint qui illustre et renforce visuellement cette technique du balancier.

- la preuve par le témoin-expert qui consiste à faire appel à une parole (en studio ou sur place) susceptible d’étayer tel ou tel argument.
Le témoin-expert est plus qu’un simple témoin du vu-entendu. Ce dernier n’a de raison d’être qu’au moment de l’apparition de l’événement, il n’est qu’occasionnel et choisi de façon aléatoire ; il réagit à chaud en étant toujours centré sur le “ce qui vient de se passer”.
Le témoin-expert, lui, est choisi au contraire en raison d’une certaine expérience réitérée de l’événement, ce qui lui donne une certaine distance vis à vis de celui-ci, et lui permet d’analyser pour lui-même cette expérience [30].
Son témoignage a donc plus qu’une valeur d’authentification, il a une valeur d’étayage (confirmation / infirmation) des faits présentés et des causes proposées [31].
Du point de vue visuel, il est présenté alternativement en train de parler dans le studio ou chez lui (effet d’authentification de sa liberté de parole, et de légitimation par le lieu et les objets qui autorisent sa parole), dans une scénarisation d’évocation illustrative destinée à ancrer sa parole dans le concret de l’événement. A moins que, s’il est lui-même acteur (un peu distancié), on le voit sur le terrain jouant le rôle de guide dans une scénarisation de type récit de vie qui nous fait suivre ses descriptions et ses explications à travers son propre regard (souvent indiscret, à l’aide de plans rapprochés, ou de caméra épaule fouillant les endroits cachés) [32].

- la preuve par l’expertise qui consiste à faire appel soit à une parole savante de spécialiste extérieur, soit à des documents qui, comme précédemment, jouent le rôle de pièces à conviction.
La parole du spécialiste est susceptible d’apporter une démonstration sur le pourquoi et le comment de l’événement, mais de crainte qu’elle ne soit pas comprise par le téléspectateur, l’instance médiatique ne lui permet pas de développer longuement son argumentation et ne l’utilise que comme un fragment explicatif venant valider l’hypothèse émise par le questionnement du journaliste.
C’est pourquoi cette parole est souvent contrôlée et guidée par le journaliste interviewer et, dans les reportages, est parfois accompagnée d’une scénarisation qui met en alternance des scénes d’interviews en plan serré et champ contrechamp, avec une monstration (voire une visualisation) de documents, ou des évocations illustratives [33].
Parmi les documents auxquels le journaliste a recours se trouvent des tableaux statistiques, courbes et autres représentations visualisantes destinées à servir de preuve.

L’impuissance explicative , enfin, doit également être évoquée.
Elle est imposée par certaines des caractéristiques du contrat :

  • la prégnance de l’actualité qui ne donne pas suffisamment de distance pour procéder à une explication,
  • la position de l’instance médiatique qui ne peut trop explicitement s’impliquer et évaluer.

Pour compenser ce manque, l’instance médiatique :

  • oriente sa problématisation vers celui-ci (« pourquoi on ne peut pas expliquer ? »),
  • tient un discours fortement évaluateur qui implique le téléspectateur (« la situation est moralement scandaleuse », « pourquoi nous ne comprenons pas ? »)
  • prend ses distance vis à vis de certaines explications jugées plus ou moins “langue de bois” et propose une scénarisation en contrepoint opposant au discours tenu par un acteur impliqué des images contraires comme pour dénoncer les propos tenus.
  • elle interpelle les acteurs responsables en leur demandant pourquoi ils ne font rien ou eux-mêmes sont impuissants [34].

En fait on pourrait considérer ce type explicatif comme une variante du précédent, mais quand on a affaire à des conflits qui durent sans qu’on en voit l’issue, ce type prend une certaine autonomie.

DE L’EXPLICATION IMPOSSIBLE A UNE POSSIBLE EXPLICATION

Bilan des caractéristiques énonciatives de la télévision

Au terme de ce parcours exploratoire on peut tenter de dégager les quelques caractéristiques dominantes du discours d’explication télévisuel.

Du point de vue de l’énonciation verbale , on peut signaler quatre grandes tendances :

- la causalité descriptive, comme tentative d’explicitation par une mise en relation d’antériorité/postériorité des faits les uns par rapport aux autres, ce qui laisse à penser que la relation est nécessairement de causalité (alors que le lien peut être d’une autre nature).
Qu’il s’agisse de causalité immédiate ou de reconstruction rétrospective, l’instance médiatique procède à une mise à plat de l’enchaînement des faits qui vaut pour explication causale.

- l’analogie (le démon de l’analogie disait Barthes), comme tentative d’explication par des mises en parallèle d’événements ayant surgi dans des temps ou dans des lieux différents.
Tout parallélisme (vieille astuce rhétorique) laisse à penser que le rapprochement effectué entre deux faits ou deux éléments les inscrit dans une même problématique, et, du coup, les met en relation de causalité.
L’analogie produit un effet (involontaire) d’"amalgame".

- le glissement causal entre des institutions, des lieux et des personnes.
Lorsque ce sont des institutions (l’Etat) ou des lieux (Bukovar, Sarajevo) qui sont désignés comme cause des événements, il se produit un double effet possible de "fatalisation" et de "frustation".
De “fatalisation” car on ne peut pas donner de visage ni de corps au responsable du méfait, qui devient une sorte de tiers-mythique et, comme dans un récit fantastique, cela oblige à se poser la question des forces obscures qui gouvernent le monde.
De “frustration”, du même coup, parce que le désir d’identifier un coupable ne peut être satisfait.
Lorsque ce sont des personnes qui sont désignées comme cause des événements, il se produit un effet de “psychologisation primaire” [35] de l’explication : les multiples causes d’un événement sont réduites à l’intentionalité d’une personne qui cette fois est identifiable et donc peut être jugée coupable [36].
L’explication télévisuelle glisse constamment d’un type de cause à l’autre.

- la technique du balancier comme tentative d’apporter plusieurs points de vue différents ou contradictoires, plusieurs causes possibles, mais sans que soit établie aucune hiérarchie entre elles.
Cette technique produit un effet d’"ubiquïsation" explicative : le téléspectateur a l’impression de maîtriser l’ensemble des paramètres qui interviennent dans l’explication de l’événement, et l’instance médiatique “se paye une conduite”, en ayant l’air de livrer au citoyen un ensemble de possibles explicatifs.

Ces différentes tendances se trouvent encadrées par un discours d’auto- justification de l’instance médiatique destiné à lui conférer une certaine autorité dans sa fonction informative et à établir un rapport de complicité avec le téléspectateur en faisant appel à son opinion.

Du point de vue de l’énonciation visuelle , on peut repérer également quatre grand types d’image :

- une image désujetisante qui, abolissant le temps et l’espace ramenés aux seuls temps et lieu de l’instance du téléspectateur, produit un effet de "co-visualisation" de ce qui est précisément séparé dans l’espace et dans le temps.
Ici l’image semble,comme le disait Malraux, relever le défi de Babel : elle unifie ce que les langues séparent.
Dans une telle vision du monde il ne peut plus y avoir de sujet responsable des événements (puisque tout sujet s’incarne dans un espace et un temps).
Le seul sujet existant est le sujet regardant qui a l’illusion de tout voir, et opère, selon son seul et propre point de vue, des rapprochements qui peuvent jouer un rôle d’éblouissement, créant des évidences qui risquent de l’empêcher de mettre en oeuvre une activité de rationalisation causale.

- une image exemplifiante qui, faute de pouvoir expliquer par elle-même, illustre, par des procédés de figuration, le discours verbal explicatif à des fins d’“authentification” de la preuve.

- une image visualisante qui, en faisant découvrir au téléspectateur un monde invisible, ignoré, ou tout simplement un morceau de ce monde qu’il ne peut percevoir de là où il est, produit un effet faussement "démonstratif", car la découverte de l’inconnu, souvent, tient lieu de vérité originelle.

- une image dramatisante qui, en mettant en scène la souffrance du monde —et souvent par une monstration directe— produit un effet paralysant de “sidération” et d’“aveuglement” qui empêche le téléspectateur de mettre en oeuvre une quelconque activité raisonnante.

Les obstacles à l’explication

On voit que ces différentes tendances énonciatives ne sont pas propices à la mise en oeuvre d’un discours explicatif. On peut alors se demander à quoi tiennent ces obstacles à l’explication.
La plupart de ces obstacles sont dus aux conditions de réalisation du contrat médiatique [37].
Cependant, ils ont à la télévision une spécificité qui tient aux particularités de son dispositif. Celui-ci, en effet, a tendance à pervertir le contrat médiatique global en poussant, souvent à son extrême, ce qui n’est que condition minimale de celui-ci. C’est comme si la télévision devait produire “à tout prix“ tel effet de crédibilité ou de captation jusqu’à en devenir une sorte d’obsession.

Les perversions de l’exigence de crédibilité

La visée de crédibilité dans le contrat d’information médiatique veut que l’instance d’énonciation puisse prouver la véracité des informations et qu’elle fasse preuve d’objectivité dans la façon de les traiter.

A la télévision, cette visée se traduit par trois obsessions : de l’authentique, de l’objectif et de la neutralité.

- l’obsession de l’authentique amène la télévision à déployer tous les indices possibles et imaginables de la mise en scène du “être vrai” dont le plus important est obtenu par l’effet de direct (avec ses variantes, non nécessairement perçues par le téléspectateur) qui confère à l’image sa puissance monstrative et la preuve de l’existence du fait comme un “être là” [38].
En revanche, lorsqu’il s’agit d’authentifier la preuve d’une explication, la télévision a souvent recours à des effets de visualisation (très gros plans ou artifice pour montrer le non visible).
Ces procédés ont leur efficacité authentifiante, mais cette obsession fait que l’importance de l’événement et de son explication est validée, non plus en fonction du discours qui l’analyse, mais en fonction de cet envahissement du présent, de cette intensification de l’événement (hyperévénementialisation) devant lesquels on n’a plus rien à dire (je veux dire à penser).

- l’obsession de l’objectif amène la télévision à produire, comme on l’a vu, un discours d’auto-justification qu’on n’entend guère à la radio et qui n’apparaît pas dans la presse.
On peut dire que des trois types de support d’information médiatique, la télévision est celui qui a le plus besoin de justifier sa position de pourvoyeur d’information.
Cela peut être jugé paradoxal si l’on considère que ce média a, avec l’image et les procédés de direct, le moyen le plus probant de s’effacer et de laisser parler la réalité.
Mais cela peut être également jugé logique si l’on considère que c’est en raison de ce moyen qu’il est le plus suspecté de manipulation (un certain nombre de ratés, devenus syndromes, le prouvent), et que cette auto-justification est donc nécessaire à l’instance médiatique pour prouver, « les yeux dans les yeux », sa “compétence” et son “souci de moralité” (« il y a des choses qu’on ne peut pas montrer »).
On a vu que ce discours d’auto-justification peut avoir un double effet de renforcement du discours de vérité ou , inversement, de plus grande suspicion.

- l’obsession de la neutralité, qui n’est pas tout à la fait la même que la précédente.
Ici, il s’agit pour l’instance médiatique de donner des gages de son non engagement, de sa non prise de parti, de son impartialité.
On a vu que pour ce faire, la télévision avait recours à des scénarisations de parcours synoptique et à une technique du balancier qui est paradoxalement un obstacle à pouvoir se construire une opinion personnelle.

Les perversions de l’exigence de captation

La visée de captation du contrat médiatique veut que l’instance d’énonciation puisse atteindre le téléspectateur, susciter son attention et le fidéliser.

A la télévision cette visée se traduit par trois autres obsessions : d’intérêt, d’émotion et d’accessibilité.

- l’obsession de l’intérêt amène la télévision à mettre en oeuvre trois types de procédés :

  • d’interpellation du téléspectateur (« écoutez les explications de.. », « comment peut-on accepter.. ? ») ;
  • de psychologisation par la personnalisation des causes, procédé qui responsabilise des individus et aiguise l’intérêt du téléspectateur dans la mesure où il peut identifier ledit responsable et donc en parler ;
  • de briéveté des scénarisations, avec nombreuses alternances de plans successifs qui produisent un effet de fragmentation afin d’éviter la saturation, mais qui est antinomique avec un discours argumenté qui ne pourrait se développer que dans le temps (c’est le reproche majeur que Bourdieu adresse à la télévision).

- l’obsession de l’émotion amène la télévision à produire une explication qui renvoie généralement (et contrairement à celle qui cherche à capter seulement l’intérêt) à une cause non humaine qu’on ne peut saisir qui a un caractère mystérieux, monstrueux ou inouï, ou à une cause humaine mais non identifable parce que collective et cachée (le complot) [39].
Ce discours explicatif s’accompagne souvent d’images et de scénarisations dramatiques qui montrent avec insistance les résultats qu’ont provoqué ces forces maléfiques, ce qui aurait pour effet de bloquer toute activité raisonnante chez le téléspectateur.

- l’obsession d’accessibilité amène la télévision à “faire simple”.
Pour cela, elle s’appuie dans ses commentaires explicatifs sur des croyances largement partagées (lieux communs) dont elle suppose qu’elles impliqueront le téléspectateur.
Un des procédés souvent utilisé est celui de la “catégorisation”, phénomène qui consiste à désigner les acteurs causateurs des faits par la catégorie globalisante à laquelle ils appartiennent (les français, les serbes, les snipers), ce qui produit un effet d’essentialisation et rejoint l’explication psychologisante dont on a parlé.
Ce procédé s’accompagne souvent d’une scénarisation qui se contente de montrer des lieux évocateurs de ces catégorisations (une campagne, une ville en ruine).
Autre procédé, classique celui-ci, la répétition destinée à enfoncer le clou (effet pédagogique) qui parfois confine à la tautologie.
Cette obsession de "faire simple" explique le rapport d’ambivalence que la télévision entretient avec les experts : elle fait appel à eux pour des motifs de crédibilité, mais en même temps elle les insère dans un dispositif de vulgarisation par le travail de reformulation auquel se livre le journaliste avant (annonce), ou après (reprise), l’intervention de l’expert.
Ce vouloir s’adresser “à tout prix” au plus grand nombre ôte toute pertinence explicative à la télévision, car l’explication ne relève d’aucun cadre de pensée disciplinaire.

- l’obsession du dévoilement, enfin, qui participe à la fois de l’exigence de crédibilité et de celle de captation, et qui est susceptible de produire à la fois un effet de compétence et de légitimation du média au regard de la découverte de la vérité, amène la télévision à créer un univers d’intentionalité paranoïaque, peuplé de coupables, de malfaiteurs ou de manipulateurs.
Or, en même temps, cet univers est univers d’interrogation sans réponse véritable, qui laisse en suspend la vérité, qui laisse imaginer des forces surnaturelles (fantastique), ou pose des questions (parfois des fausses questions) sur les conséquences possibles des événements pour entretenir le suspense.
Ne pouvant rien montrer, les scénarisations qui accompagnent ces interrogations consistent parfois à montrer une profusion de détails ou de lieux où il ne se passe rien, mais seraient censer évoquer ces non réponses [40].

On voit que la télé, prise entre saillance (capter) et prégnance (être crédible), est, des trois médias, celui qui exacerbe le plus la première et simplifie le plus la seconde.

Une possible explication

Alors, l’explication à la télévision, mission impossible ? Ces obstacles tendraient à nous faire répondre par l’affirmative.
En tout cas, cela est vrai par rapport à une certaine idéalité de l’explication, celle que nous avons définie en commençant comme s’instaurant en explication démonstrative telle qu’on peut la trouver dans les textes scientifiques.
De ce point de vue, on peut dire que la finalité captatrice du contrat d’information médiatique, particulièrement exacerbée par la télévision, crée chez celle-ci comme une impossibilité de “rationalité explicative”

Pourtant, si l’on veut bien accepter qu’il existe divers types d’explication, on pourrait essayer de déterminer ce que serait le champ du possible pour l’explication télévisuelle.
Je proposerai trois pistes d’exploration :

- mettre en scène une explication qui ne cherche pas tant à exposer la causalité rigoureuse des faits (causes/conséquences), que leurs filiations, filiations multiples qui n’impliquent pas nécessairement des liens de causalité.
La faculté de scénarisations parrallèles et alternées dont dispose la télévision doit être mise au service de cette mise en évidence des filiations multiples.
Autrement dit, il s’agit d’utiliser le pouvoir de l’image désujetisante, non pas pour se contenter de faire des parallèles brillants ou amusants qui perturbent la pensée, mais au contraire pour que les rapprochements et la démarche analogique permettent de penser.
Rappelons-nous le musée imaginaire de Malraux, résultat de découpages/ collages qui permettent de découvrir des filiations jusque là impensées [41].

- la télévision permet, par son don d’ubiquïté, de confronter des paroles, des points de vue, des lieux.
Que cela soit fait pour mettre en regard contradictoire des hypothèses et non des jugements comme le font souvent les talk shows et parfois les reportages.

- grâce à son pouvoir de visualisation, la télévision permet de faire voir ce que ne voit pas normalement le téléspectateur.
Que cela ne soit pas fait par obsession de la révélation, ni comme simple alibi démonstratif, mais pour donner à voir ce qui participe des processus de fonctionnement ou de création des événements, quitte à produire une nouvelle opacité.

Le meilleur exemple que je pourrais en donner serait certains magazines comme les Dossiers de l’histoire :

  • paroles de témoignages-experts convergents ou divergents,
  • paroles d’explication d’experts montrant différents points de vue ou même des opinions contradictoires,
  • alternance d’images exemplifiantes, visualisantes et ubiquï-taires qui n’abolissent pas la réflexion mais au contraire permettent d’apprendre et de penser.

Encore faut-il que la télévision se ménage des plages de réalisation qui ne l’assujétissent pas à la logique commerciale.

* *
*

Ce qui m’importait dans cette communication, c’était, à l’occasion de cette observation sur le fonctionnement de l’explication, de mettre au jour un mode d’emploi de l’analyse de la télévision.

Pour saisir cet objet empirique et le construire en objet d’étude, il faut, me semble-t-il, trois types de conditions :

1° considérer, comme pour tout objet de signification sociale, sa finalité d’échange social. C’est à partir de là que se met en place une machine à fabriquer du signe (ici, la machine d’information médiatique).

2° considérer les caractéristiques discursives dominantes qui sont appelées par les contraintes de cette machine et choisir celle que l’on veut étudier (par exemple, ici, entre les caractéristiques narratives et argumentatives, les secondes).

3° s’interroger alors sur les conditions générales de réalisation du mode discursif choisi, et voir comment la machine médiatique en question les réalise (ici, l’explication à la télé).
Voir cela, c’est analyser et décrire les procédés qui mettent en oeuvre le mode discursif selon la, ou les, matière qui l’informe (ici, le verbal et l’iconico-visuel).

C’est dire que l’on ne peut confondre les enjeux communicationnels et les enjeux discursifs. Je me suis déjà expliqué là-dessus et n’y reviendrai pas [42]
C’est dire aussi que, dans cette démarche, l’on s’interdit de traiter les différentes manifestations télévisuelles à l’aide de mêmes catégories.

Patrick Charaudeau
Centre d´Analyse du Discours
Université de Paris 13
Notes
[1] Voir nos “lieux de pertinence” dans Le discours d’information médiatique. La construction du miroir social, Nathan-INA, Paris 1997.
[2] Je dis “problématique” à dessein, comme ce qui organise des grands cadres de pensée, et non “théorie”, qui propose un cadre d’analyse plus finalisé.
[3] Je laisse de côté la matérialité sonore, mis à part les phénomènes d’oralité attachés au verbal.
[4] Les rhétoriciens de l’Antiquité, Ch. Perelman, et maintenant les analystes du discours argumentatif, courant fort développé en Grande Bretagne.
[5] Ainsi, n’est-il pas innocent de dire « Belgrade bouge » ou « La Serbie bouge ».
[6] Et que nous partageons, par exemple, avec Christian Plantin (voir Essais sur l’argumentation, Kimé, 1990).
[7] Les deux assertions possibles qui se trouvent sous l’énoncé « Et tout cela se passe à à peine deux heures de Paris » (commentaire sur le conflit en ex-Yougoslavie) sont : "ce conflit ne concerne pas la France" vs "ce conflit concerne la France".
[8] Déjà développé dans notre Grammaire du sens et de l’expression (p.779 et sq.), Hachette, Paris, 1992, et dans Le discours d’information médiatique, op.c., p.189 et sq.
[9] C’est l’ambiguïté de la façon dont sont traités les "snipers" de la guerre de Bosnie.
[10] Cf. les discours actuels sur "la monnaie unique".
[11] Voir notre grammaire, op.c., p.821
[12] Voir notre grammaire, op.c., p.792
[13] Voir sur cette question du « garant », Toumlin S. (1958), The Uses og Argument, Cambridge UP, Cambridge, et (1976), Knowing and acting, Macmillan, New York.
[14] Le Pen choisissant d’attaquer l’adversaire par le choix du terme « l’établissement ».
[15] Un présentateur de JT : « Doit-on continuer à accepter cette situation ? »
[16] Un présentateur de JT : « Pourquoi l’ONU laisse-t-elle mourir des enfants ? »
[17] Voir notre "Les conditions d’une typologie des genres télévisuels d’information", revue Réseaux n°81, CNET, Paris 1997.
[18] Voir Le discours d’information médiaitique, op.c.
[19] Je me suis appuyé, pour mon analyse sur les différents travaux que nous avons menés au sein du CAD, tant sur le JT que sur des magazines ou des débats.
[20] De Gaulle, en 68, après son retour de Baden Baden : « Je garde mon premier ministre »
[21] François Mitterand à Sarajevo : « L’urgence prend à la gorge »
[22] Bernard Kouchner à son retour de Bosnie : « Ce que j’ai vu justifie l’intervention humanitaire ».
[23] Voir le travail du CAD in La télévision. Les débats culturels. "Apostrophes", Didier Erudition, Paris, 1991, et notre LaParole confisquée, en collaboration avec R. Ghiglione, Dunod, Paris 1997.
[24] Comme dans ces reportages sur les enfants de rue des pays d’Amérique latine, la visite des lieux (favelas et autres) est guidée par le regard d’un des enfants (souvent en caméra subjective)
[25] Voir Apostrophes, op.c., p.318, et LaParole confisquée, op.c., p.55.
[26] Le présentateur à propos d’un bombardement : « Un nouvel obus, mais cette fois en plein coeur du marché de Sarajevo »
[27] Le même présentateur « …nous avons sérieusement édulcoré les images… »
[28] Parallèlement au commentaire « George Habache n’aurait pas dû être rapatrié » on montre les images de sa descente d’avion. Mais c’est aussi le cas de la monstration de fenêtres vides lorsque l’on parle des "snipers".
[29] Est montré en gros plan le "rapport" qui établit les faits sur George Habache, dont on surligne les passages lus par une voix off.
[30] C’est le cas des témoignages des anciens résistants
[31] Jean-François Deniau en est un bon représentant.
[32] C’est la scénarisation suivie chaque fois qu’un reportage porte sur des clandestins.
[33] Cela se produit fréquemment lors de reportages sur des peintres : on montre le tableau et en fondu enchaîné le modèle qui serait derrière (Cézanne et "la montagne Sainte-Victoire")
[34] Ce fut le cas des interviewers interrogeant Boutros Boutros Ghali sur le conflit en ex-Yougoslavie.
[35] Ce que Piaget appellerait une "explication psychologique", voir dans Le langage et la penseé chez l’enfant. Etudes sur la logique de l’enfant, Delachaux et Niestlé, Neuf châtel, 1989
[36] Ainsi ce que l’on appelle "les affaires" sont-elles privilégiées à la télévision.
[37] Je les ai déjà définies dans Le discours d’information médiatique, op.c., 4° partie.
[38] Particulièrement lorque l’image est “tremblée”.
[39] L’affaire des écoutes téléphoniques de l’Elysées en est un bon exemple.
[40] La monstration visualisante des maquettes pour expliquer les mouvements des troupes, lors de la Guerre du Golfe en est un bon exemple.
[41] Ainsi pourront être rapprochés, par lui, Laclos, Goya et Saint-Just.
[42] Dans Réseaux n°81, op.c.
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "La télévision peut-elle expliquer ?", in Penser la télévision, coll. Médias- Recherche, Nathan-Ina, Paris, 1998, consulté le 22 novembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/La-television-peut-elle-expliquer,152.html
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