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Les points fermés. Conviction ou jeu d’acteur ? Le corps fait-il le candidat ? (notes de campagne)

NOTES DE CAMPAGNE (Un regard sémiologique)

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Certains commentateurs ont remarqué que Nicolas Sarkozy, dans son entretien télévisé du dimanche 29 janvier avait beaucoup parlé avec ses mains. Isabelle Talès en fait une petite chronique dans le journal Le Monde, daté du 31 janvier, et dans une émission de télévision un spécialiste de l’analyse des gestes observa que Nicolas Sarkozy serrait souvent les poings.

Ce genre d’observation n’est pas nouveau. Régulièrement, des journalistes découvrent, ou font semblant de découvrir, la gestuelle particulière des politiques, laissant entendre que c’est là que réside l’attirance qu’ils exercent ou le rejet qu’ils suscitent. On sait, depuis que la télévision s’est emparée des campagnes électorales, que la prestation oratoire et gestuelle des candidats est un élément important dans la construction de leur image, et ce particulièrement depuis que les conseillers en communication des candidats se mêlent d’ordonner leurs inflexions orales, leurs attitudes physiques et jusqu’à leur tenue vestimentaire.

Quand ils parlent, tous les individus bougent plus ou moins, agitent plus ou moins leurs bras, remuent et manipulent plus ou moins leurs mains, accompagnent leurs propos de mimiques plus ou moins expressives. Cela montre bien que les paroles ont partie liée avec le corps, que le langage en action dispose de divers moyens d’expression : les mots et leurs combinaisons, mais aussi la voix, sa sonorité sourde ou sonore, son timbre glaçant ou envoûtant, sa prononciation claire ou confuse, son intonation exprimant ordre, interrogation ou étonnement, son débit tranquille ou précipité. Le visage aussi prend sa part, selon la mobilité des yeux exprimant vie ou tristesse, la direction du regard sollicitant l’interlocuteur ou se détournant de lui avec gêne ou sentiment de culpabilité. L’attitude du corps, debout ou assis, dressé avec fierté, courbé avec concentration, mobile ou immobile comme une statue. Et puis les gestes, lents ou rapides, sereins ou frénétiques, exprimant divers états d’âme, avec des bras s’ouvrant en signe d’accueil, se fermant en signe de protection, s’élevant en signe protestation ou d’indignation, tombant en signe de désespoir ou de découragement. Ces signes ne peuvent être considérés isolément. Ils signifient dans leur convergence, et c’est de cette convergence que naissent, à la fois, l’image de celui ou de celle qui parle, et l’effet de séduction ou de rejet qu’elle produit sur l’interlocuteur ou l’auditoire. Mais, comme pour tout acte de langage, on ne peut prévoir par avance ce que seront les effets. Une même façon de parler, un même comportement, une même gestuelle ou une même mimique d’un locuteur sera ressentie et interprétée diversement par l’interlocuteur selon la relation de sympathie ou d’hostilité qu’il éprouve à son égard, les circonstances favorables ou défavorables dans lesquelles il écoute. Il en est de même dans la communication publique qui verra l’orateur applaudi ou sifflé, quoi qu’il dise, selon que l’auditoire lui est acquis par avance ou non.

Dans le cadre d’une campagne électorale, ce qui compte est la nouveauté. Si le candidat est connu, s’il est familier des passages à la télévision, comme c’est le cas de Nicolas Sarkozy ou de François Bayrou, la question est de savoir si apparaissent de nouveaux gestes. Si le candidat est moins familier du petit écran, comme c’est le cas de François Hollande, la question est de savoir comment s’ordonne l’ensemble de sa gestuelle. Celui qui analyse ne peut émettre que des hypothèses sur de possibles effets.

Donc, Nicolas Sarkozy, actuel président de la république et pas encore candidat [1], aurait parlé lors de sa dernière prestation télévisée dans le palais de l’Élysée en faisant beaucoup de gestes. Deux questions se posent : en a-t-il l’habitude ? Le fait-il dans toutes les circonstances oratoires ? Car, d’une manière générale, on ne tient pas son corps et l’on n’agite pas ses mains de la même façon selon que l’on est assis ou debout, que l’on s’adresse à un vaste auditoire ou à un auditoire réduit, et que celui-ci est homogène ou hétérogène, composé de participants favorables et/ou défavorables à l’orateur.

Ainsi, on peut constater, à regarder les différentes vidéos de ses discours, que Nicolas Sarkozy n’adopte pas la même attitude selon qu’il est assis derrière une table ou dans un fauteuil, ou qu’il se tient debout derrière un pupitre. Dans les conférences de presse, lorsqu’il vient rendre compte des résultats de Sommets importants (les G20 du 2 février 2009 et du 24 janvier 2011), il lit derrière le pupitre, faisant peu de gestes et se contentant de ponctuer certains de ses propos d’un doigt pointé vers le bas et tapant sur le pupitre. Lorsque ces comptes rendus se font en commun avec une autre personnalité politique, il se montre encore plus avare de gestes. Bien que, dans celui du 11 juin 2009, le contraste avec Angela Merkel est frappant : celle-ci ne fait qu’un mouvement de bras lorsqu’elle se tourne vers Nicolas Sarkozy, alors que celui-ci, malgré tout, et avec modération, ne peut s’empêcher de bouger épaules, bras et mains. Lors du Sommet France/Allemagne/Italie, le 24 novembre 2011, avec Angela Merkel et Mario Monti, le plus frappant est de voir que l’Italien n’a pas bougé durant toute son intervention, avec les bras collés au corps. Au diable les stéréotypes sur les Italiens !

En revanche, lors du discours qu’il a tenu à l’occasion du Salon des entrepreneurs, le 1er février 2012, il arbore une attitude décontractée, se touchant le nez de temps en temps, souriant fréquemment, sauf quand il dramatise —il serre alors les poings— ou quand il joue l’indignation en pointant son doigt contre le pupitre. Le pupitre cependant ne fait pas tout. L’attitude de Nicolas Sarkozy change également en fonction du sujet traité. Si celui-ci est sérieux (le discours sur la politique du logement, le 3 février 2012), voire douloureux (« Le 4° anniversaire du plan Alzheimer », le 1er février 2012), notre orateur se montre très économe de ses gestes. Même économie lorsqu’il présente ses vœux à la communauté chinoise, le 3 février 2012, à l’occasion du Nouvel an chinois, ou encore, lorsque, le 6 février 2012, il lance un message aux Polynésiens, depuis les ors du Palais de l’Élysée dont la solennité exige un minimum de contorsions.

Il est vrai que dans son entretien du dimanche 29 janvier 2012, on voit souvent Nicolas Sarkozy serrer les poings, chaque fois qu’il se réfère à l’action de son gouvernement : « Nous essayons de tout mettre sur la compétitivité » ; lorsqu’il veut faire montre de conviction : « A un moment il y a un devoir de réalité » ; pour souligner la force d’une décision : « C’est la première mesure pour développer la croissance » ; pour dire le poids des responsabilité : « Ya une telle pression sur les épaules d’un président de la république, ya de tels contraintes… ». Mais il ne se départit pas pour autant de sa gestuelle habituelle. On le voit souvent illustrer son propos avec des gestes expressifs, bougeant ses mains, paumes vers le bas, avec un mouvement ascendant et descendant lent, pinçant ses doigts chaque fois qu’il veut être précis en citant des chiffres.

Cependant, on peut dire que, comparativement aux prestations précédentes où on le voit davantage sûr de lui, apparemment décontracté, et se permettant des remarques douces- amères selon les questions qui lui sont posées, celle-ci est davantage marquée au coin de la crispation, du sérieux et de la gravité. Dés le début, on voit ses mains crispées, doigts écartés s’appuyant sur la table lorsqu’il veut expliquer au Français la situation de la France, leur expliquer qu’il s’agissait d’« essayer d’arrêter une crise financières qui aurait pu entraîner l’euro d’abord, l’Europe ensuite et le monde ». Puis à plusieurs reprises, chaque fois que les journalistes tentent de le mettre en contradiction, on le devine tendu. Lorsque Claire Chazal cite François Hollande pour la deuxième fois, il la gratifie d’un sourire crispé : « C’est une obsession, vous l’avez appris par cœur ».

Dans cet entretien, il est plus avare de sourires ironiques et davantage empreint de gravité cherchant à marquer l’évidence. A propos de la question concernant l’application de la "règle d’or", ses bras et ses main s’ouvrent avec un mouvement des épaules en déclarant : « C’est une affaire de bon sens, personne ne peut s’y opposer ». A propos du couple franco-allemand, son visage devient encore plus sérieux et ses deux mains, placées en parallèle, balaient le devant de la table de gauche à droite pour dire que l’amitié franco-allemande a été voulue par le Général De Gaulle et le chancelier Adenauer. A un autre moment, il joint ses mains devant son visage avec une certaine tension pour dire qu’il n’est pas acceptable que les grandes entreprises préfèrent payer des amendes que d’embaucher des jeunes. Gravité encore, lorsque, interrogé sur les petites phrases qui circulent ici et là, il monte la main en déclarant : « J’aimerais que le débat politique prenne un peu de hauteur ».

Crispation réelle, vu la situation défavorable dans laquelle il se trouve pour la course aux présidentielles ? Gravité feinte sur les conseils de ses communicants, ou réelle du fait d’un mûrissement, des leçons de l’expérience, comme il s’en prévaut ? Les deux sont possibles, mais cela importe peu. Ce qui importe est l’impression qu’il peut produire auprès de ceux qui l’auront écouté. Ceux qui lui sont acquis, par admiration ou par intérêt, n’y verront aucun jeu mais seulement une preuve de sincérité, d’authenticité. Ceux qui lui sont opposés y verront duplicité ou désarroi. Mais si l’on compare ses différentes prestations oratoires, et qu’on les met en relation avec les diverses petites phrases lâchées en "off" dont il est coutumier, les quelques répliques agressives qu’il ne peut réprimer, et son omniprésence dans l’action gouvernementale —qui fait dire à certains députés que sa gestuelle colle à l’agitation de son esprit—, on peut en inférer que, dans cet entretien, Nicolas Sarkozy n’est pas comme à son habitude : plus compassé, parfois crispé sous un air de gravité quelque peu composé. Est-ce là la façon de jouer le « capitaine courage » ?.

Conclusion à charge ? Pas vraiment, car c’est reconnaître dans le même mouvement que Nicolas Sarkozy est un excellent orateur, bien plus, une bête de scène qui, de ce point de vue, ne peut susciter qu’admiration. Il suffit de se reporter à ce grand morceau de spectacle oratoire que furent ses vœux à la presse, le 1er février 2012. Tout y est : corps détendu et souple au moment d’annoncer avec un grand sourire : « Je dois vous dire que j’ai hésité (silence) avant de vous présenter mes vœux. (…) Je me suis posé des questions » ; voix charmeuse ayant l’air de faire des confidences qui sont en réalité des reproches accompagnés d’un sourire redoutable d’arrière-pensées ; un débit lent et de nombreuses pauses qui dramatisent le propos et suscitent de l’attente : « Quand on met du sentiment dans les rapports professionnels (pause) comme nous les avons (pause) on se trompe (grande pause) (…) Et quand on y met du professionnalisme (pause) on s’apaise (pause) et on découvre, qu’au fond, (pause) la seule façon de progresser (pause) c’est d’être critiqué et là (pause) franchement (grande pause et grand sourire) merci (applaudissements) ». Poursuivant toujours avec le sourire, et sur un ton ironique : « …et je me suis dit au fond que, dans le très vieux couple que nous formons, (pause et geste de la main qui va du public vers lui-même) vous et moi (pause) d’une fréquentation assidue de plusieurs décennies, (pause) je ne détecte, (pause) dans notre couple, (pause) aucun des stigmates annonciateurs d’un divorce (pause) dans le couple (…) et je vois bien comme je vous déçois (pause) quand je suis en-deçà de vos attentes (très grand sourire) ».

Et puis dans un final au ton un peu fielleux : « Au fond, moi, ce que je vous souhaite, c’est une année 2012 (pause) où on ne s’ennuie pas, (pause) où vous avez le sentiment de faire votre travail, (pause) tout votre travail, (pause) de raconter des histoire, (pause) de belles histoires, décortiquer des programmes, (pause) de bons programmes, saluer des tempéraments, (pause) des grands tempéraments, (pause) étonner vos lecteurs, vos auditeurs, vos téléspectateurs ». Fielleux parce qu’il laisse entendre qu’au fond la presse n’est intéressée que par la dramatisation de l’information (beaux récits, belles polémiques, beaux portraits) au détriment de l’objectivité. Grand moment de discours pervers, du chat qui joue avec la souris. Non point le chat Tom, toujours piégé par la souris Jerry, mais le chat qui avec sa patte s’amuse à retourner la souris dans tous les sens avant de la manger. Ou bien si l’on préfère une autre comparaison animalière, puisqu’il est une bête de scène doublée d’un "tueur", comme cela a été dit, le jeu du serpent à la fois charmeur et venimeux. Bref un rapport d’amour-haine avec les médias qu’il inaugura durant la campagne de 2007 lorsque, monté sur un cheval, il se montrait à un groupe de journalistes entassés dans une charrette, comme les condamnés à mort que, durant la Révolution, on conduisait à la guillotine.

Et François Hollande, celui que Nicolas Sarkozy considérait comme un « simple supplétif de DSK » aux dires de Jean-Pierre Raffarin, et auquel il n’accorde aucune carrure de leader, quel corps a-t-il ? D’abord, surprise à observer ses deux premiers grands discours, celui de la convention d’investiture, le 5 novembre 2011, et celui du lancement de sa campagne au Bourget, le 22 janvier 2012, tous deux marqués au coin du paradoxe. Voilà un homme que l’on disait mou (rappelons-nous les jeux de mots autour de « mimolette »), sans épaisseur, obsédé par la synthèse et le rassemblement lorsqu’il était secrétaire du Parti socialiste, afin de préserver l’unité du Parti. Un homme que l’on considérait incapable de trancher, de prendre des décisions, de s’opposer avec fermeté à un adversaire. C’est lui que l’on voyait compassé, le corps guère mobile, la gestuelle retenue, le visage impassible, et certains pronostiquaient qu’il ne tiendrait pas longtemps face au "tueur" qu’est Nicolas Sarkozy, que celui-ci n’en ferait qu’une bouchée. Et voilà que le public le découvre tout autre.

Évidemment, il s’agit là de discours de meeting, pas d’une conférence de presse, pas d’une déclaration après un Sommet, pas d’un entretien avec des journalistes. Un meeting est un moment de rassemblement des partisans autour de celui qui doit porter haut une parole de combat. C’est un moment de forte émotion collective, de communion entre les membres d’une grande famille qui doit se reconnaître unie. Dans un meeting, l’orateur doit savoir ménager ses effets, monter progressivement en puissance, user d’images chocs et de métaphores parlantes qui tiendront lieu de formules pouvant servir d’arguments aux militants. Le discours de meeting n’est donc pas comparable aux autres genres précédemment décrits.

D’abord, on découvre que François Hollande a un corps. Celui-ci, debout, placé derrière le pupitre, légèrement penché en avant, en attitude de concentration et de fonceur, se met à bouger ; certes pas au point de danser comme celui de Nicolas Sarkozy, mais avec un léger balancement de droite à gauche et d’avant en arrière. Puis, ce corps commence à s’animer par le mouvement des bras, tantôt, ouverts à l’horizontal pour signifier le rassemblement, tantôt, ouverts vers l’avant, chaque fois qu’il interpelle le peuple, tantôt vers le haut, tournant parfois en lents moulinés puis se refermant vers soi pour signifier enthousiasme et force de proposition. Son bras droit est levé en permanence et souvent jeté vers l’avant, avec parfois le doigt pointé lorsqu’il accuse la politique actuelle ou qu’il indique une direction à suivre en déclinant diverses mesures.

Souvent, on le voit, poings serrés —surtout le poing droit—, mais de façon naturelle comme le ferait tout orateur en cette même circonstance, lorsqu’il s’agit d’affirmer avec force sa conviction : « C’est moi qui porte l’obligation de gagner, c’est moi qui va vous conduire à la victoire, celle que vous attendez depuis trop longtemps ». On le voit cogner ses deux poings l’un contre l’autre, quand il décrit un combat et menace : « Présider la république, c’est faire respecter les lois par tous ; (…) c’est être impitoyable vis-à-vis de la corruption ; (…) c’est être ferme, être ferme, contre l’émigration clandestine, impitoyable à l’égard de la corruption et malheur aux élus qui y succomberont » ; (…) tous ceux-là, les délinquants financiers, les fraudeurs, les petits caïds, je les avertis : ceux qui ont pu croire que la loi ne les concernait pas, le prochain président les prévient, la République, oui, la République vous rattrapera ! ». Et puis une combinaison de tous ces gestes lorsque terminant son discours sur le rêve français, il s’enflamme en répétant : « Le rêve français c’est l’achèvement de la promesse républicaine autour de l’école, de la laïcité, de la dignité humaine, de l’intérêt général. Le rêve français, c’est le creuset qui permet à toutes les couleurs de peau d’être à égalité de droits et de devoirs. Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation. »

Mais il n’y a pas que les gestes, la voix aussi a son importance. Une voix qui monte et descend au gré de la force de conviction, de l’appel aux valeurs de la République : « La France n’est pas un problème, la France est une solution ». Une voix qui baisse après une acmé et termine en voix profonde, un peu à la Mitterrand : « C’est ça, le récit de la République ». Une voix qui devient intimiste lorsque l’orateur se confie : « Je vais vous confier un secret : j’aime les gens quand d’autres sont fascinés par l’argent ». Une voix qui se fait parfois ironique : « Certains me reprochent de n’avoir jamais été ministre. Mais quand je vois ce qu’ils sont aujourd’hui, ça me rassure ! ». Un débit bien scandé sans jouer sur des pauses à la Nicolas Sarkozy, ponctuant un défilé de mots emblématiques : « la République, l’égalité, le rêve français, une France, … ». Oui, il y a quelque chose de la « Force tranquille » de Mitterrand comme l’ont souligné divers commentateurs, serait-ce pour le critiquer comme Marc-Philippe Daubresse, vice président de l’UMP, qui déclara que c’est une « pâle copie de Mitterrand ».

François Hollande est-il plus authentique que Nicolas Sarkozy ? La réponse n’est pas du côté de la vérité de chacun d’eux, mais de l’effet que le personnage est susceptible de produire sur les électeurs. François Hollande bénéficie d’une certaine fraîcheur, d’une nouveauté qui ne permet pas encore de détecter de la roublardise. Nicolas Sarkozy, lui, porte le poids d’un passé qui permet de déjouer certaines de ses apparences. Peut-être assisterons-nous à un jeu inversé : l’un va vouloir faire montre de gravité courageuse et de corps souffrant, l’autre d’énergie tranquille et de corps vivant. Mais une fois de plus il n’est pas aisé de prévoir le pouvoir d’agrégation que peut produire une image de candidat. La rondeur de François Holande peut rassurer mais aussi le desservir ; l’agressivité de Nicolas Sarkozy peut fasciner mais peut lui être contraire. De plus, l’image est soumise aux variations d’événements de tous ordres qui la rendent fragile. Il suffit de penser au cas de Dominique Strauss-Kahn.

Je pourrais passer au prisme de l’analyse sémiologique la gestuelle de Jean-Luc Mélenchon, cette autre bête de scène. Mais cette bête est beaucoup plus dans la tradition tribunicienne que dans celle du grand communicant des meetings d’entreprise qu’est Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas pour rien que nombre de journaux de diverses tendances, commentent ses prestations en le nommant : « rock star de la politique ». Sa gestuelle n’est ni compassée, ni de conviction —c’est sa voix qui l’est—. Elle est de décontraction, bougeant de droite à gauche de son pupitre, ouvrant ses bras dans des mouvements amples, levant le bras droit, levant le bras gauche, souvent en pointant un doigt en l’air pour avertir, et donnant à sa main diverses formes pour accompagner ou illustrer son propos comme le ferait un bon orateur face à ses élèves (ce qui a fait dire à certains journaux qu’il transforme ces meetings en « moment d’éducation populaire »). Et puis, suprême coquetterie, mais marque de décontraction, il se passe la main dans les cheveux. Grands moments oratoires. Mais le plus intéressant chez cet orateur me semble être son discours, et je préfère me le garder pour une prochaine analyse, car se pose la question de savoir si le discours de Mélenchon est populiste.

Alors, le corps fait-il le candidat ? Bien malin qui pourrait répondre tant il est malaisé de percevoir ce qui des paroles ou du comportement influence le plus le public. Il en est un peu comme dans la relation amoureuse : on ne sait jamais exactement ce qui vous attire chez l’autre. Et il est très probable que chez chaque électeur doit se livrer un combat entre l’attirance du corps et le rejet des idées, ou inversement. En tout état de cause, on aurait tort de considérer que ce qui émane du corps dans une campagne électorale est un phénomène secondaire. Persuader un grand nombre d’individus passe davantage par des impressions que par des raisonnements. Et parmi ces impressions, il y a celles que suscite le comportement qui constitue ce qu’Aristote appelle « le caractère de l’orateur », la gestuelle étant un des marqueurs de ce « caractère ». Mais bien évidemment, au final, c’est le résultat de l’articulation —de l’alchimie, faudrait-il dire— entre le corporel et les idées qui impressionne l’électeur : le corporel qui révèle une personnalité, les idées qui témoignent des valeurs auxquelles s’attache le candidat. Et ces impressions sont d’autant plus difficiles à déterminer et à prévoir que chaque électeur les ressent en fonction de ses a priori, de ses préférences, de sa sensibilité, de son milieu. Complexe mystérieux qui traverse parfois les clivages idéologiques.

Attendons le grand débat final. Car à l’évidence rien n’est joué. Il ne faut pas être trop présomptueux malgré les sondages. Combien de fois des pronostics se sont cassés le nez sur le mur des résultats électoraux. Attendons de voir ce que sera cette fois le comportement de Nicolas Sarkozy en meeting ; attendons de voir comment se comportera François Hollande en débat, lorsqu’il sera confronté à ce formidable débatteur qu’est son principal adversaire, bien que nous en ayons eu un petit aperçu face à Alain Juppé, un Alain Juppé qui n’est pas un Nicolas Sarkozy.

Patrick Charaudeau
Professeur Émérite
Université Paris XIII
CNRS-LCP
Paris, le 20 février 2012
Notes
[1] Cette Note a été écrite avant la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy. Mais cela ne change rien à l’analyse. On aura seulement remarqué que, lors de sa déclaration de candidature au Journal de TF1, le cadrage serré à mi-corps empêchait de voir ses mains, et que, au fur et à mesure qu’avançait l’entretien, ses mains s’agitaient comme à l’accoutumé, mais de façon plus retenue.
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "Les points fermés. Conviction ou jeu d’acteur ? Le corps fait-il le candidat ? (notes de campagne)", NOTES DE CAMPAGNE (Un regard sémiologique), consulté le 26 mai 2019 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/Les-points-fermes-Conviction-ou.html
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