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Sémantique de la langue, sémantique du discours

Actes du colloque en hommage à Bernard Pottier, (références à compléter), 2005

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Introduction

Dans les années 60, on chantait avec Léo Ferré « Ni Dieu ni Maître ». Dans les années 2000, en même temps qu’a été déclarée la fin de l’histoire, on a dit que le temps des grands penseurs était révolu. Il n’empêche que chacun d’entre nous peut reconnaître —à moins de faire preuve d’une grande prétention— qu’il a eu, dans son itinéraire intellectuel, des maîtres à penser et à travailler.

Je tiens Bernard Pottier pour l’un de ces maîtres qui m’a initié, formé et inspiré dans mes travaux de linguiste-chercheur. Une initiation et une formation dans deux domaines qui sont d’ailleurs complémentaires l’un de l’autre. Celui d’un savoir faire pratique, ce savoir faire que les maîtres ouvriers d’autrefois transmettaient à leurs apprentis : savoir interroger les faits du langage ordinaire (mais qui venait d’une autre filiation que la philosophie analytique anglo-saxonne) sous tous leurs aspects, et principalement sous l’aspect sémantique. Un savoir taxinomiser, car il n’y a pas de connaissance si on ne fait pas l’effort de catégoriser, de classer, de hiérarchiser.

Je me souviens (et un certain nombre ici doivent s’en souvenir) que lors de ses séminaires, nous étions fascinés par cette capacité qu’il avait à nous présenter des exemples de la conversation ordinaire qu’il avait ramassés dans la rue, dans l’autobus ou dans des réunions de travail. Nous étions également dans l’attente, chaque année, en début de cours, de la nouvelle allure qu’allait prendre sa théorie. Il me souvient même, à ce propos, du jour où, revenant du Brésil, il nous présenta le double tenseur guillaumien sous forme sinusoïdale, ce qui arracha à notre collègue et ami Michel Dessaint ce cri définitif : « Ça y est, c’est la théorie Bossa nova ! »

Bien sûr, chacun ensuite suit sa route, et la mienne a été d’emprunter celle de l’Analyse du discours qui, d’abord conçue comme prolongement de la linguistique de la langue dans un au-delà de la phrase, s’est ensuite définie en rupture avec celle-ci. Ce que je voudrais montrer ici, c’est comment, si l’on se place au niveau sémantique, il y a, à la fois, rupture et communauté de pensée entre les deux linguistiques.

De la différence entre sens de langue et sens de discours

Partons d’une observation. Soit l’énoncé : « J’ai trente ans ». Une analyse sémantique, hors contexte, permettra de montrer qu’il s’agit d’une assertion dans laquelle à un certain actant (Je) est attribuée (avoir) une certaine propriété (ans), laquelle est quantifiée (trente), le tout dans un acte d’énonciation qui dit que cette assertion doit être rapportée au sujet parlant lui-même (Je) dans une modalisation élocutive-affirmative. En outre, si l’on se plonge dans le dictionnaire, on apprendra que ce « ans » désigne une certaine segmentation du temps qui renvoie à l’âge de la vie.

Mais quelle grammaire et quel dictionnaire pourraient me dire que cet énoncé signifie « vieux » ou « jeune » ? Pourtant, c’est peut-être là son enjeu si on le considère en contexte communicationnel comme réplique à une assertion antérieure :

  • par exemple, un sportif répliquant à la réflexion d’un ami qui s’étonne de le voir quitter la compétition. Alors, « J’ai trente ans » signifie "Je suis trop vieux" ;
  • ou bien, une personne qui vient d’être licenciée d’une entreprise répondant à la question d’un ami : « C’est peut-être parce que tu as passé l’âge ? ». « J’ai trente ans » signifie ici "Je suis encore jeune".

Dès lors, on découvre que l’enjeu de l’acte de langage ne se trouve pas tant dans son explicite (langue) que dans l’implicite (discours) qu’il véhicule. Cela nous amène à constater que tout acte de langage a, de façon constitutive, une double dimension explicite et implicite, indissociable l’une de l’autre. Et l’on peut se demander à quoi tient cette différence entre ce que l’on pourra appeler une sémantique de langue qui se trouve catégorisée et répertoriée dans les grammaires et les dictionnaires et une sémantique du discours qui ne s’y trouve pas ?

On répondra, dans un premier temps, que cette différence est due à la prégnance du contexte dans lequel s’insère l’énoncé. Mais, qu’est-ce que le contexte ? Car, ici, il ne s’agit pas seulement de ce qui constitue l’environnement linguistique immédiat de l’énoncé considéré (ce qui le précède et ce qui le suit). Il s’agit, ici, de la situation d’énonciation qui nous oblige (que l’on soit en position d’interlocuteur, de lecteur ou même d’analyste) à nous interroger sur l’identité de celui qui parle (un sportif, un travailleur) et sur la finalité de l’échange qui détermine l’enjeu de signification de l’échange langagier. En outre, il nous faut mobiliser un savoir de référence qui n’est pas seulement celui contenu dans les systèmes linguistiques, mais aussi celui contenu et véhiculé par un ensemble de discours qui ont été produits par le groupe social auquel appartient le sujet parlant. Par exemple, dans l’énoncé précédent, on ne pourra inférer l’implicite "trop vieux" que si l’on sait qu’un sportif, selon le type de sport qu’il pratique, ne peut aller au-delà d’un certain âge pour faire de la compétition. L’activité langagière des êtres sociaux ne mobilise pas seulement une mémoire linguistique, elle mobilise également une mémoire situationnelle et discursive.

Rupture entre sémantique de langue et sémantique de discours

De cette observation, on peut tirer un certain nombre de conséquences quant à la façon de concevoir ce que serait la conceptualisation cognitivo-langagière et la définition du signe linguistique.

S’agissant de la conceptualisation cognitivo-langagière, on sera amené à distinguer une conceptualisation linguistique et une conceptualisation discursive :

  • la conceptualisation linguistique (de la langue) se fait dans un double mouvement de sémantisation entre l’universel et le particulier, le particulier et l’universel, à des niveaux plus ou moins abstraits, comme le montre le modèle de Bernard Pottier, mais aussi la théorie des prototypes et celle des topoï.
  • la conceptualisation discursive (du discours) se fait dans un double mouvement de sémantisation entre une norme sociale et une spécificité individuelle de savoir, le savoir étant ici conçu comme ensemble de systèmes de connaissance et de croyance partagées. Si un mot comme « intellectuel », dans un énoncé du genre : « C’est un intellectuel ! », peut prendre une valeur positive ou négative, c’est parce que circulent dans un groupe social des discours qui, soit opposent les intellectuels aux sportifs ou aux gens qui savent s’engager physiquement dans des actions (valeur négative), soit les opposent à ceux qui n’agissent que par pulsion (valeur positive).

Le sens discursif d’un énoncé, on le voit, dépend de la prise en compte de la situation dans laquelle il est produit (l’identité des locuteurs et interlocuteurs et la finalité de l’échange) et d’une interdiscursivité (ensemble de discours) que les sujets ont besoin de mobiliser.

S’agissant du signe, on sera amené à distinguer, dans un rapport de complémentarité, un signe linguistique de langue et un signe linguistique de discours :

  • le signe linguistique de langue, d’après une tradition maintenant bien établie, se définit selon une triple dimension : structurelle, car il s’informe et se sémantise de façon systémique au croisement des co-occurrences et des oppositions possibles sur les deux axes syntagmatique et paradigmatique ; contextuelle, dans la mesure où il est investi de sens par un contexte linguistique qui doit assurer une certaine isotopie ; référentielle dans la mesure ou tout signe réfère à une réalité du monde dont il construit la signifiance.
  • le signe linguistique de discours se définit selon une double dimension : situationnelle, car il dépend pour son sens des composantes de la situation de communication, interdiscursive, car son sens dépend également des discours déjà produits qui constituent des domaines de savoir normés.

Ainsi le signe de langue est catégorisable, répertoriable, et son sens est obtenu par un calcul de l’ordre du probable : "étant donné les mots, leur construction et leur contexte, le sens probable est…" Par exemple : "étant donné les sens possibles de « an », sa "quantification", son attribution à une personne, je calcule comme sens probable : "âge".

Le signe de discours, lui, n’est pas catégorisable car il est toujours dépendant d’autre chose que lui-même, d’un quelque chose d’externe à l’énoncé, et son sens est obtenu par un calcul inférentiel de l’ordre du plausible : étant donné la situation (qui parle à qui dans quelle finalité), étant donné un ensemble de savoirs normés, j’en infère qu’un sens plausible est…Par exemple : étant donné que c’est un sportif de haut niveau qui parle en justifiant son retrait de cette activité, étant donné un savoir sur la limite d’âge des sportifs vis-à-vis de la compétition, j’en infère qu’il me dit —plausiblement— qu’il est trop vieux".

Le sens de discours n’est donc pas, comme on a voulu le dire à un moment donné, une transposition du sens de la phrase dans un au-delà de celle-ci. Car le sens de la phrase est de l’ordre de la prédication, alors que le sens du discours est de l’ordre de la problématisation. Du même coup, sémantique de la langue et sémantique du discours ne suivent pas les mêmes procédures de calcul du sens. Dans le premier, le sens s’obtient par calcul déductif de probabilité. Dans le second, il s’obtient par calcul d’inférence selon trois types : inférences contextuelles, inférences situationnelles, inférences interdiscursives (voir schéma annexe).

Du lien entre sémantique de langue et sémantique de discours

Après avoir séparé ces deux sémantiques, on pourrait se demander si n’existe pas tout de même un lien entre les deux, car on peut aussi défendre l’idée que le langage est un tout qui dans ses différentes réalisations tisse une toile sémantique, parfois labyrinthique, dont chaque fil est lié de façon plus ou moins directe aux autres.

Ce lien, on peut peut-être le trouver dans ce que B. Pottier a nommé le « virtuème », ou dans la filiation de la notion de connotation qui a reçu pourtant des définitions différentes. Il s’agit en fait de la capacité du signe à être porteur, virtuellement, d’un sens qui ne s’est pas encore exprimé (le virtuel s’oppose au réalisé) et dont l’apparition se trouverait justifiée par la potentialité sémantique dont il est porteur du fait de ses multiples emplois. Ainsi, si « 30 ans » peut signifier "jeune" ou "vieux", si « spécifique », dans l’anecdote que j’ai racontée, peut signifier "intellectuel", ce n’est pas que ces termes soient directement porteurs de ces sens (une fois de plus on ne pourrait les répertorier dans un dictionnaire), c’est que ces mots ont dans leur sémantisme quelque chose (un ou des traits) qui —sans être explicite— est potentiellement disponible, ce qui leur donne la capacité d’« accueillir » des sens non prévus qui sont apportés par le contexte interdiscursif dont j’ai parlé. C’est aussi cette virtualité qui permet d’expliquer l’évolution du sens des mots. Comment est-on passé du « purros » grec qui signifiait "roux" et "feu" au latin « burra » qui signifiait "étoffe de longs poils" à « robe de bure », « bourrelet » et « bourreau », si ce n’est par ce jeu de virtualités successives qui ont accueilli du sens qui n’était pas prévu dans chacun de ces stades et qui s’est construit dans l’interdiscursivité ?

C’est donc bien par le biais de cette virtualité que s’établit un lien potentiel entre sens de langue et sens de discours à condition d’admettre cependant que cela ne se fait pas nécessairement par continuité. C’est plutôt que le sens de discours arrivant par les savoirs qui se construisent dans la pratique sociale, il se trouve ensuite comme "inoculé" dans le sens de langue qui après quelques hésitations finit par l’accepter, voire l’intégrer au point, peut-être, de se l’approprier et de le catégoriser dans une nouvelle dénotation.

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Si donc la sémantique de discours présuppose l’existence d’une sémantique de langue (la première ne peut exister sans la seconde), il faut accepter que la seule sémantique de langue ne peut prétendre à rendre compte du sens des actes de langage produits en situation de communication réelle : elle a besoin d’être complétée par une sémantique de discours.

Mais dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de "traquer" le sens. Dans un cas, ce sera à travers un calcul d’ordre probabiliste, dans l’autre à travers un calcul inférentiel non nécessairement prévisible (ni prédictible), sur un même terreau sémantique de virtualités, et toujours dans un mouvement de va-et-vient entre le général et le particulier. Je peux dire que c’est ce que m’a légué Bernard Pottier : une disposition d’esprit à interroger le sens.

Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "Sémantique de la langue, sémantique du discours", Actes du colloque en hommage à Bernard Pottier, (références à compléter), 2005, consulté le 24 septembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/Semantique-de-la-langue-semantique.html
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