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Une éthique du discours médiatique est-elle possible ?

revue Communication Vol.27, N°2, Éditions Nota Bene, Québec, 2009

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Pour pouvoir répondre à une telle question, il convient d’examiner quelles sont les conditions de réalisation de ce discours, quelle place il occupe dans les pratiques sociales, quelles sont ses contraintes, quelles ses possibles stratégies de mise en scène.

Sera donc envisagé ici, et successivement, les domaines d’activité qui structure la société, le dispositif et les contraintes propres au discours médiatique d’information, enfin, les dérives auxquelles il se livre engageant ainsi sa responsabilité. C’est alors que pourra être posée la question de l’éthique au regard de ce que sont les caractéristiques de ce type de discours.

Société et domaines d’activité :

Une société est comme une fourmilière (ou une ruche) organisée en divers secteurs d’activité qui se définissent selon leur but, la répartition des statuts et des rôles des acteurs qui s’y trouvent et les rapports d’influence qui s’instaurent entre eux. Voici donc une vue d’ensemble de quelques unes des sphères qui structurent la vie sociale : la sphère politique, la sphère économique, la sphère médiatique, la sphère judiciaire, la sphère éducative, la sphère scientifique, la sphère religieuse.

Ces sphères interagissent plus ou moins les unes sur des autres, selon les types de société (aux Etats-Unis les rapports économie/politique sont différents de ceux d’autres pays européens), les époques (le poids de l’économie et des médias n’a pas été toujours le même), les cultures [1] (du Nord, du Sud, protestantes, catholiques, juives et islamistes).

Chacune de ces sphères d’activité fonctionne selon une double logique : une logique symbolique qui définit le but idéal vers lequel doit tendre toute l’activité ; une logique pragmatique qui détermine un ensemble de comportements et de règles plus ou moins institutionnalisés pour atteindre ce but. Par exemple, la sphère économique fonctionne selon une double logique : celle idéale du profit sur le marché d’échange des biens de consommation, celle pragmatique de la gestion du travail cherchant la meilleurs rentabilité. Cette double logique n’est pas la même que celles qui définissent les sphères politique, juridique ou éducative.

Quant à la sphère médiatique, elle fonctionne selon une logique symbolique qui est de s’inscrire dans une finalité démocratique en se mettant —idéalement— au service de l’opinion publique et de la citoyenneté en l’informant sur les événements qui se produisent dans l’espace public et en contribuant au débat social et politique par la mise en scène de la confrontation des idées ; elle fonctionne également selon une logique pragmatique de captation du public car pour pouvoir survivre, tout organe d’information doit tenir compte de la concurrence sur le marché de l’information ce qui l’amène à tenter de s’adresser au plus grand nombre en mettant en oeuvre des stratégies de séduction qui entrent en contradiction avec le souci de bien informer. On voit déjà là la contradiction dans laquelle se trouve le discours médiatique.

1. Le dispositif communicationnel et les contraintes discursives dans l’espace public

Dans toute sphère sociale, cette double logique est mise en scène à travers un certain dispositif qui détermine un certain « contrat de communication » et certaines contraintes discursives. Mais avant de décrire les spécificités de chaque dispositif et contrat de communication, il convient de constater que du seul fait de se trouver dans un espace public, les différents dispositifs ont des caractéristiques communes :

- ) une instance de production qui représente toujours une entité collective, même quand elle se trouve configurée par une personne en particulier : une entité politique derrière tel homme ou telle femme politique ; une entité commerciale derrière telle affiche publicitaire ; une entité éducative derrière tel professeur, etc. Cette instance de production est légitimée par une norme sociale qui dit son droit, ici à vanter un produit (pour faire acheter), là à vanter un projet politique (pour faire voter), là encore à transmettre du savoir (pour instruire). Elle agit de façon volontaire, ce qui l’oblige à faire preuve de crédibilité.

- ) une instance de réception qui représente, sous des configurations diverses, un public, non homogène, composite et non captif à priori. C’est pourquoi l’instance de production doit construire ce public en destinataire-cible, plus ou moins segmenté, qui est présenté comme bénéficiaire d’un bien futur s’il se laisse persuader ou séduire. D’une façon ou d’une autre, l’instance cible est placée en position de devoir croire qu’elle peut être l’agent d’une quête qui lui sera bénéfique.

De ces caractéristiques communes, il s’ensuit un certain nombre de contraintes discursives elles aussi communes aux dispositifs qui se trouvent sur la scène publique, dont la principale est la contrainte de simplicité. Car s’adresser à un public, c’est s’adresser à un ensemble d’individus hétérogènes et disparates du point de vue de leur niveau d’instruction, de leur possibilité de s’informer, de leur capacité à raisonner et de leur expérience de la vie collective. L’instance de production doit donc chercher quel peut être le plus grand dénominateur commun des idées du groupe auquel il s’adresse, tout en s’interrogeant sur la façon de les présenter : il lui faut simplifier. Simplifier la langue en usant d’une syntaxe et d’un vocabulaire simples ; simplifier le raisonnement ce qui conduit l’orateur à abandonner la rigueur de la raison au profit de sa force de persuasion ; simplifier les idées en mettant en exergue des valeurs qui puissent être partagées et surtout comprises par le plus grand nombre. Évidemment, simplifier n’est pas toujours aisé et surtout comporte un risque, celui de réduire la complexité d’une pensée à sa plus simple expression, et donc à son dévoiement.

Le dispositif et le contrat médiatique

Le contrat médiatique a été décrit dans mon ouvrage sur le discours d’information [2] et donc je me contenterai d’en rappeler les données essentielles. L’information médiatique est déterminée par un dispositif dont les caractéristiques sont les suivantes :

- ) une instance de production composite comprenant divers acteurs (journalistes, rédacteurs en chef, direction de l’organe d’information, etc.) ayant chacun des rôles bien déterminés, ce qui rend difficile l’attribution de la responsabilité des propos tenus. Cette instance se définit globalement à travers cinq types de rôles qui englobent tous les autres : de chercheur d’informations, ce qui la conduit à s’organiser pour aller aux sources de ces informations (réseau avec les Agences de presse, correspondants de terrain, envoyés spéciaux, relais d’indicateurs) ; de pourvoyeur d’informations, ce qui l’amène à sélectionner l’ensembles des informations recueillies en fonction d’un certain nombre de critères ; de transmetteur d’informations, ce qui la conduit à mettre en scène les informations sélectionnées en fonction d’un certain nombre de visées d’effet, et en jouant sur des manières de décrire et de raconter ; de commentateur de ces informations, ce qui l’amène à produire un discours explicatif tentant d’établir des relations de cause à effet entre les événements (ou les déclarations) rapportés ; enfin, de provocateur de débats destinés à confronter les points de vue de différents acteurs sociaux ;

- ) une instance de réception, elle aussi composite, mais sans détermination de rôles spécifiques, ce qui la rend on ne peut plus floue. Elle est difficile à saisir, ce qui n’empêche pas l’instance médiatique de tenter de la cerner à grands coups de sondages et enquêtes. Dès lors, l’instance-cible devient une construction imaginée à partir des résultats de ces sondages, mais surtout à partir d’hypothèses sur ce que sont les capacités de compréhension du public visé (cible intellective), ses intérêts et ses désirs (cible affective) [3].

Quant à la finalité de ce contrat, elle correspond à la double logique que l’on a définie plus haut : finalité symbolique de transmission d’informations au nom de valeurs démocratiques : finalité pragmatique de conquête du plus grand nombre de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs, puisque l’organe d’information est soumis à la concurrence et ne peut vivre qu’à la condition de vendre ou d’engranger des recettes publicitaires. La finalité éthique oblige l’instance de production à traiter l’information, à rapporter et commenter les événements de la façon la plus crédible possible : elle se trouve surdéterminée par un enjeu de crédibilité. La finalité commerciale oblige l’instance médiatique à traiter l’information de façon à capter le plus grand nombre de récepteurs possible : elle se trouve surdéterminée par un enjeu de captation [4].

Il convient cependant de ne pas confondre le dispositif socio-communicationnel avec l’acte de mise en scène du discours. Le dispositif fait partie des conditions contractuelles de production de l’acte langagier, avec les instructions qu’il donne au sujet, mais il n’en constitue pas la totalité. C’est pourquoi il convient de distinguer acte de communication (englobant) et acte d’énonciation (spécifiant), et donc situation de communication et situation d’énonciation [5]. Cette distinction n’empêche pas qu’il y ait un rapport de réciprocité non symétrique entre les deux. Si la situation de communication surdétermine en partie le sujet en lui imposant des instructions discursives, celui-ci dispose d’une certaine marge de liberté pour procéder à une mise en scène énonciative qui respecte ces instructions, mise en scène qui d’ailleurs peut avoir, à terme, une influence sur le contrat lui-même [6].

Ainsi seront distingués contrat de communication médiatique et contrat d’énonciation journalistique : le premier renvoie aux caractéristiques du dispositif impliquant une instance de production médiatique et une instance de réception-public, reliés par une visée d’information, qu’on appellera la « machine médiatique » ; le second correspond à la façon dont l’énonciateur journaliste met en scène le discours d’information à l’adresse d’un destinataire imposé en partie par le dispositif et en plus imaginé et construit par lui. Cette distinction nous permettra par la suite de mieux déterminer les responsabilités dans les dérives du discours médiatique.

Les contraintes discursives de l’énonciation journalistique

Ces données du dispositif médiatique assignent au sujet journaliste, en tant qu’énonciateur, certaines instructions discursives qui peuvent varier selon qu’elles obéissent à l’enjeu de crédibilité ou de captation. Avant d’observer les dérives auxquelles se livre le discours journalistique, il convient de déterminer le champ de ces contraintes [7].

Les caractéristiques du dispositif médiatique donne à l’énonciateur journaliste des instructions sur le positionnement énonciatif qu’il doit adopter au regard d’un possible « engagement » : l’enjeu de crédibilité exige de celui-ci qu’il ne prenne pas parti [8]. D’où une délocutivité obligée de l’attitude énonciative qui devrait faire disparaître le Je sous des constructions phrastiques impersonnelles et nominalisées. Ce n’est pas à proprement parler de l’objectivité, mais c’est le jeu de l’objectivité par l’effacement énonciatif [9]. On verra, cependant, que l’enjeu de captation le conduira parfois à prendre position.

Les contraintes du récit

L’événement ayant été sélectionné (selon des critères de saillance [10]), il s’agit pour le journaliste de rapporter les faits de la façon la plus précise possible, avec, comme on le dit en narratologie, un point de vue de narrateur externe qui tenterait de décrire fidèlement la succession des faits, et de mettre en évidence (ou à suggérer quand il n’en a pas la preuve) la logique d’enchaînements entre ceux-ci. Il en est de même pour l’activité qui consiste à rapporter des paroles, des déclarations, des discours et les réactions qui s’ensuivent. La mise en scène de ce que l’on appelle le discours rapporté devrait également satisfaire à un principe de distance et de neutralité qui oblige le rapporteur journaliste à s’effacer, et dont la marque essentielle est l’emploi des guillemets encadrant le propos rapporté. C’est là encore se soumettre à l’enjeu de crédibilité.

On peut alors se demander pourquoi ce récit ne peut prétendre à avoir la qualité d’un récit historique. Tout d’abord, en raison de son rapport au temps. Le temps de l’histoire n’est pas celui des médias. Les événements rapportés par les médias doivent faire partie de « l’actualité », c’est-à-dire d’un temps encore présent, considéré nécessairement comme tel, car il est ce qui définit (fantasmatiquement) « la nouvelle ». Celle-ci a donc une existence en soi, autonome, figée dans un présent de son énonciation. Les événements dont s’occupe l’histoire appartiennent à un passé qui n’a plus de connexion avec le présent et dont l’existence dépend d’un réseau événementiel que l’historien doit ordonner et rendre cohérent. Le temps des médias n’a pas d’épaisseur, alors que celui de l’histoire n’est qu’épaisseur, et l’événement qui se trouve dans le premier est comme un îlot perdu dans un espace archipélique dépourvu de tout principe de cohérence.

De cette différence temporelle, il résulte que l’événement médiatique prétend se présenter à l’état brut dans sa pure authenticité : « Je vous dis ce qui vient de surgir tel quel dans le monde ». Quant à l’explication causale qui suit, elle n’a qu’une seule dimension, celle d’un avant immédiat dont on ne sait si c’est seulement un avant dans l’ordre de la succession des faits ou d’un avant origine et cause. L’événement historique, lui, n’est jamais présenté à l’état brut, il est une catégorie résultant d’une reconstruction explicative complexe à deux dimensions, un avant et un après en relation de causalité, dans laquelle interviennent un ensemble de « causes finales, des causes matérielles et des causes accidentelles » [11]. Cela explique que le récit historique apporte une explication interprétative considérée comme provisoire, ce dont est dépourvu le récit médiatique.

Les contraintes de l’explication

Le discours journalistique ne peut se contenter de rapporter des faits et des dits, son rôle est également d’en expliquer le pourquoi et le comment, afin d’éclairer le citoyen. D’où une activité discursive qui consiste à proposer un questionnement, élucider différentes positions et tenter d’évaluer chacune de celles-ci [12]. Une fois de plus, l’enjeu de crédibilité exige que le journaliste énonciateur —souvent spécialisé ou chroniqueur— ne prenne pas lui-même parti, qu’il explique sans esprit partisan et sans volonté d’influencer son lecteur. Mais on verra plus loin pour quelles raisons il s’agit là d’un exercice quasi impossible, ce discours ne pouvant être ni vraiment didactique, ni vraiment démonstratif, ni vraiment persuasif. Sans compter que l’enjeu de captation tire parfois ces explications vers des prises de positions et des explications plus dramatisantes qu’éclairantes.

Ici, comme précédemment, on peut se demander pourquoi l’explication journalistique ne peut être savante . Le discours savant a cette double caractéristique d’être à la fois démonstratif et ouvert à la discussion. Démonstratif, cela veut dire —mais de façon variable selon les disciplines scientifiques— qu’il participe d’un raisonnement à la fois empirique, inductif et hypothético-déductif qui s’appuie sur des observations raisonnées ou sur des expérimentations : il s’inscrit dans un certain cadre théorique, suit une certaine méthodologie, manipule des notions et des concepts préalablement définis pour établir une certaine vérité. Mais comme celle-ci est soumise à discussion, l’établissement de cette vérité est présenté sur le mode hypothétique, et son énonciateur, tout en s’effaçant derrière un sujet analysant, le sujet de la science —ce qui est marqué par l’emploi de pronoms indéterminés ("on"), ou d’un pronom "je" qui représente un sujet pensant—, ce sujet émaille son discours de prudence énonciative, ce qui se manifeste par des verbes et adverbes de modalités (« il est probable que.. », « on peut dire que… », « vraisemblablement »). Rien de tel dans le discours journalistique. Celui-ci ne peut se référer à aucun cadre d’explication théorique, ne suit aucune méthodologie particulière, ne manipule aucun concept, ce qui s’explique par la supposition qu’en font les journalistes, à savoir que le public indéfini auquel ils s’adressent ne serait pas en mesure de comprendre des commentaires renvoyant à un cadre de référence qu’il ne possède pas. En outre, et paradoxalement, si l’énonciateur journalistique cherche à s’effacer derrière un sujet expliquant indéterminé, il n’emploie guère de marques de modalisation du discours, car, aux dires du milieu journalistique elles risqueraient de produire un effet d’incertitude, de doute, contradictoire avec les attentes (une fois de plus supposées) [13] des lecteurs. C’est pourquoi le discours explicatif journalistique se présente sous la modalité de l’affirmation : modaliser serait une preuve de faiblesse au regard de la visée de crédibilité de la machine informative. En cela le discours de commentaire journalistique s’apparente davantage à un discours de vulgarisation, sans en avoir la prétention car ce pourrait être contre-productif.

Dès lors, qu’est-ce qu’une explication journalistique ? Quelle est son lieu de pertinence ? Quels sont ses outils d’analyse ? A la première question, on pourrait répondre qu’il faut clarifier, au moins de façon minimale, des relations de cause à conséquence entre les faits pour un lectorat peu au su de ce qui se passe dans le domaine traité. A la seconde, on peut répondre que le discours journalistique tire sa pertinence du fait que l’on peut supposer que son énonciateur a une connaissance de la nouvelle traitée par la fréquentation, l’observation et l’investigation, mais le plus souvent il s’agit d’une sorte de connaissance empirique. Quant à ses outils, ne pouvant être disciplinaires pour les raisons que l’on a déjà données, ils sont une certaine manière de raisonner en fonction de la connaissance du terrain, de certaines lectures et des renseignements tirés de témoignages et d’interviews de spécialistes.

Les contraintes du débat public

Enfin, les caractéristiques de la vie en société dans un régime démocratique étant d’alimenter l’espace de discussion public pour mieux délibérer et décider de son action citoyenne, l’instance journalistique se donne un rôle d’initiateur et d’animateur de ce débat par l’organisation de rencontres de personnalités politiques, de face à face entre politiques et diverses instances citoyennes, d’interviews de ces mêmes personnes, de tribunes d’opinions, etc.

Selon les formes que prend ce débat social, le rôle du journaliste est varié : complètement effacé lorsqu’il donne la parole à des personnalités extérieures au journal dans les tribunes d’opinion, ou quand il se contente de jouer le rôle de « sablier », de distributeur du temps de parole, dans les débats télévisés, il peut être très présent dans la façon de mener une interview et d’interpeller les acteurs de la vis sociale. Ici, les principes de distance et de neutralité sont encore plus difficiles à tenir, car c’est le journaliste qui procède à la sélection des invités extérieurs, à la distribution des paroles et c’est lui qui par ses questions impose des cadres de questionnement. Parfois même l’enjeu de captation peut entraîner le journaliste à exacerber les antagonismes de façon à provoquer une polémique qui relève plus d’un spectacle pugilistique que d’un débat d’opinions.

2. Dérives et désinformation de la machine médiatique

Lorsque l’enjeu de captation est dominant —et il l’est souvent—, la visée informative disparaît ou se trouve occultée par une mise en scène plus ou moins spectacularisée ou dramatisée, ce qui finit par produire des dérives qui ne répondent plus à l’exigence d’éthique qui est celle de l’information citoyenne. Mais les manifestations et les raisons de ces dérives sont variées. Elles ne sont pas toujours conscientes et résultent d’une conjonction de facteurs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il vaut mieux parler de dérives ou de désinformation que de manipulation. On peut repérer deux lieux dans lesquels s’originent ces dérives : celui de ce que l’on a appelé la « machine médiatique », celui de la « mise en discours » des nouvelles et de leurs commentaires. Dans chacun de ces cas, les dérives qui s’y font jour doivent faire l’objet d’une réflexion morale. On distinguera donc les responsabilités de la machine médiatique et celles du discours journalistique, pour repérer les caractéristiques de ces dérives.

Les responsabilités de la machine médiatique

C’est au niveau de cette machine que se font un certain nombre d’opérations : sélection des événements à transformer en nouvelle, détermination des sources d’information, recherche des moyens de donner une certaine fiabilité aux commentaires parmi lesquels se trouvent le recours aux sondages et la sollicitation d’experts.

La sélection des événements

Pour ce qui concerne la sélection des événements, on aura remarqué la propension à choisir ceux qui sont le plus inattendus, insolites et à forte teneur dramatique. Ainsi verra-t-on traité avec une certaine délectation médiatique les révoltes des banlieues en France, les catastrophes naturelles telles le Tsunami, les cyclones, les tremblements de terre, les grandes affaires de corruptions, les cas de dysfonctionnement de la Justice (Outreau).

A ouvrir les journaux télévisés avec ces événements, à les placer en Unes des journaux et à la répéter en boucle, il se produit un effet de focalisation et de grossissement de la nouvelle qui envahit le champ de l’information donnant l’impression qu’elle est la seule digne d’intérêt, et assignant le téléspectateur de la télévision, l’auditeur de la radio ou le lecteur du journal à devoir s’intéresser, s’émouvoir, voire compatir. La répétition en boucle d’une catastrophe, d’une prise d’otages, d’un attentat, de quelques cas d’affection virale, d’actes de révolte, etc. finit par essentialiser ces nouvelles, supprimant la possibilité de les recevoir avec esprit critique.

L’imposition d’un agenda événementiel et la récurrence essentialisante d’une même nouvelle dramatique produisent ce que l’on appellera une « suractualisation » événementielle, effet de formatage du réel qui tend à faire croire que ce qui apparaît sur la scène publique est phénomène essentiel.

Un des exemples les plus emblématiques de ce phénomène de suractualité fut le passage en boucle par les différentes chaînes de télévision, durant plusieurs jours, de l’attentat du 11 septembre 2001 sur les Twin sisters de New York. Mais ce fut aussi la surexposition de petites agressions de tous ordres et des émeutes de banlieue créant une véritable psychose auprès d’une population qui, en France, s’apprêtait à élire son président de la république en 2002, psychose qui fut l’une des causes de l’élimination, au premier tour, du candidat Lionel Jospin au profit de Jean-Marie Le Pen [14]. De même la suractualisation des événements relevant de la justice pénale dont ne sont retenus que les plus dramatiques, laissant croire que la Justice reste impuissante devant la petite et la grande délinquance. Comme le rappel le procureur Barel : Chaque année en France, se commettent grosso modo dix millions d’infractions. La moitié d’entre elles 5.400 000 sont transmises aux parquets. De cette masse, seuls quelques faits divers symboliques sont portés à la connaissance du public. Certains sont montés en épingle, scénarisés, dramatisés, souvent sans aucune précaution. On l’a vu par exemple, à l’occasion de l’affaire d’Outreau. On surévalue certains dossiers sans craindre d’alimenter la peur » [15]. Effet déformant de la machine médiatique qui prédispose l’opinion à demander sans discernement des sanctions drastiques.

Les sources

Pour ce qui concerne les sources de l’information, la question est difficile à traiter car il existe pour le journaliste et l’organe d’information un droit à protéger ses sources. Le monde des médias tient à défendre ce droit et on le comprend car celui-ci assure à l’information une certaine efficacité.

Cependant, on peut se demander s’il n’y a pas une certaine contradiction si on regarde les choses du côté de ce que serait une information fiable. Car si d’un côté le fait de ne pas révéler ses sources permet d’obtenir des informations qui ne seraient pas obtenues dans le cas contraire, d’un autre côté, une information pour être crédible doit citer ses sources en gage d’authenticité. Que dirait-on d’un rapport scientifique ou médical sur un cas d’épidémie si les sources d’information n’étaient pas citées ? D’autre part, on peut penser que si obligation était faite aux organes d’information de citer leurs sources, il est probable qu’il y aurait moins de fuites, de fausses rumeurs, voire de lynchages médiatiques.

Mais il faut ajouter que la question des sources se retrouve dans la façon dont les événements sont portés à la connaissance du public. Deux exemples particulièrement significatifs. Lors de notre travail d’analyse sur les événements du conflit en ex-Yougoslavie entre la Serbie et la Bosnie [16], on a mis en évidence la différence d’utilisation des sources d’images par TF1 et Antenne 2 : TF1 avait davantage recours aux images diffusées par la télévision serbe que Antenne 2. Cela n’était pas indiqué sur l’écran, et pourtant cela est important en termes de crédibilité de l’information.

Un autre exemple est donné par la presse : dans un article du journal Le Monde datant du 7-8mai 2006, on apprend que « recevant, vendredi 5 mai, Nicolas Sarkozy, il (Jacques Chirac) a évoqué avec lui les développements de l’affaire judiciaire, mais aussi le sort de Dominique de Villepin à Matignon ». On peut se demander par quelle source le journaliste a obtenu cette information, ce qui lui permet de dire « a évoqué » et « le sort », termes subjectifs dont on ne sait s’ils ont été employés tels quels. Mais la perplexité grandit lorsque l’on lit les titres et sous-titres qui annoncent l’article : « Chirac oblige Sarkozy a envisager Matignon », et : « Crise. Le président et le ministre ont parlé de la situation de Villepin ». Problème de citation de la source et de sa présentation.

Les sondages

Les médias usent et abusent des sondages, et pas seulement à propos d’information politique. Chaque fois qu’est lancé un débat de société, que ce soit à propos de l’environnement, des transports, de la santé, d’affaires judiciaires, etc.), c’est à partir des résultats de sondages, quand ceux-ci ne sont pas réalisés en direct au moment même du débat.

On sait que les sondages posent bien des problèmes pour leur confection et dans leur utilisation : pertinence du panel des sondés, type de questions ouvertes ou fermées qui orientent plus ou moins les réponses, mode de présentation. Tous les sondages n’ont pas la même signification et ne peuvent être interprétés de la même façon. Ils varient selon la nature du problème soumis à enquête et le type de questions. On ne peut interpréter de la même façon une question demandant une intention d’agir (« Pour qui allez-vous voter ? »), une appréciation (« Êtes-vous satisfait de la politique du gouvernement ? »), ou un pronostic (« Qui, d’après vous, va gagner les élections ? »). quant à la nature du problème, il induit des réactions différentes selon sa teneur morale, le degré de préoccupation sociale ou l’urgence de la solution à apporter. Si l’on demande : « Voulez-vous sauver la planète ? », il est évident que la réponse sera « Oui » sans que celle-ci n’engage une exigence de comportement particulier. Si l’on demande si l’on est pour ou contre les test ADN pour contrôler l’immigration, les réponses seront partagées. Selon la teneur morale, mais aussi selon la teneur émotionnelle : à la question de savoir sir les français sont pour ou contre les test ADN pour les immigrés demandant le regroupement familial, 57% des sondés répondent favorablement, la même proportion que ceux qui dans les année 80 étaient contre l’abolition de la peine de mort.

Enfin, on fera remarquer que les réponses à un sondage ne valent pas nécessairement pour ce que pensent (ou pensent faire) les gens, les mêmes personnes pouvant déclarer qu’elles sont pour réduire la circulation des voitures en ville tout en ne concevant pas de se séparer de leur véhicule. On sait que plus une question a une teneur morale, plus les réponses convergent vers une posture morale sans que cela garantisse un changement d’attitude.

Malgré cela, les médias sont entraînés dans le cercle infernal de la « sondagite » : suscitation de sondages de la part des politiques ou des organes d’information, quand ce ne sont pas les instituts de sondage eux-mêmes qui les proposent > publication simplifiée > réception des sondages qui sont sensés apporter la preuve de quelque chose > appel de nouveaux sondages > etc. De plus, les médias ne publient pas la totalité des paramètres qui ont présidé à la confection des sondages ; seulement quelques uns sont retenus en fonction de leur effet de visibilité et de dramatisation (d’où la bataille des chiffres). Ils ont beau rappeler qu’un sondage, « ce n’est qu’une photo à un moment donné », sans préciser une photo de quoi, le citoyen qui prend connaissance d’un sondage se trouve dans l’incapacité de pouvoir en juger la pertinence. Le sondage tel que présenté par les médias se veut la preuve d’un commentaire ou d’une analyse. Il n’est en réalité qu’un semblant de preuve.

Les experts

On pourrait également citer comme preuve douteuse, ce que les médias font des experts. Tout d’abord en confondant expert, spécialiste scientifique, chroniqueur spécialisé et penseurs qui interviennent à l’occasion de tel ou tel événement. La valeur de la parole de ces différents commentateurs ou analystes ne peut être la même. Pourtant ceux-ci sont souvent présentés sans distinction de rôle. Sans compter que l’on assiste à l’heure actuelle, du moins en France, à une élimination progressive des experts au profit des journalistes spécialisés qui sont donc toujours les mêmes, ou à leur remplacement par des chiffres, des sondages, des micros trottoirs et des mini-témoignages. Et lorsqu’il est fait appel à des penseurs extérieurs, ce sont toujours les mêmes qui sont sollicités en fonction de leur savoir parler de façon médiatique.

Les responsabilités du discours journalistique

Il est normal que le discours journalistique qui consiste à rapporter des événements et à en proposer des explications cherchent à capter son public, pour les raisons que l’on a dites plus haut, et donc qu’il se livre à une certaine dramatisation. Mais on peut parler de dérive lorsque cette dramatisation devient une « surdramatisation ». Il suffit de parcourir certains titres de journaux : « La France pédophile » ; « La France malade de ses banlieues » ; « La France brûle » ; « Obésité : 1 enfant sur 6 considéré en surpoids » (le "surpoids", est-ce de l’"obésité" ?).

Aussi voit-on les médias se livrer à la mise en scène d’une « good story » autour de la triade victime / agresseur / sauveur. D’où les trois types de discours qui produisent cette surdramatisation : de victimisation, de portrait de l’ennemi, d’héroïsation, le tout obtenu par un procédé d’amalgame.

Le discours de victimisation

Il met en scène toutes sortes de victimes : des victimes présentées en grand nombre (pour compenser leur anonymat), des victimes singulières différemment qualifiées de célèbres pour qu’elles soient dignes d’intérêt, des victimes de la logique de guerre, des victimes du hasard ou de la fatalité pour l’incompréhension angoissante [17], des victimes innocentes (comme celle du petit Mohamed, lors d’un affrontement israélo-palestinien) pour la compassion, ou des victimes sacrificielles pour la barbarie (comme la défenestration de soldats israéliens), etc..

Un tel discours est une invite de la part de l’énonciateur à partager la souffrance des autres, d’autant que celle-ci est rapportée soit par les victimes elles-mêmes, soit par des témoins extérieurs mais proches, et l’on sait que paroles de victimes et paroles de témoins sont in-discutables. Lecteur, auditeur ou téléspectateur se trouvent alors dans la position de devoir entrer dans une relation d’empathie.

Le portrait de l’ennemi

Le discours centré sur la description de l’agresseur consiste à mettre en scène le portrait de l’ennemi. Et là, la surdramatisation est encore à l’œuvre, car ce n’est que dans la figure du « méchant absolu » que pourrait se produire un effet de « catharsis » sociale. Le méchant, représentant du mal absolu, est à la fois objet d’attirance et objet de rejet, autrement dit de fascination. C’est le « côté obscur de la force », la puissance du diable que l’on retrouve de façon omniprésente dans les fictions fantastiques du cinéma moderne.

Nous est donc livré le portrait d’un ennemi puissant dans son désir de malfaisance et surtout indestructible ou renaissant en permanence de ses cendres : naguère Hitler, Staline, les Nazis de Nuremberg ; plus récemment Milosevic, Karadzic et le tueur sans visage qui pose des bombes ou tue des civils caché derrière une fenêtre (le sniper [18]) ; ou encore Saddam Hussein, bourreau du peuple avant son arrestation, puis dans sa déchéance de prisonnier, et de nouveau vigoureux dans son arrogance face à ses juges ; enfin, Ben Laden et ses sbires exécuteurs des basses œuvres, d’autant plus image méphistophélique qu’il est peu visible et s’évanouit lorsqu’on croit le saisir.

Mais il faut observer que ces figures d’ennemi ne concernent pas seulement les personnalités politiques. On les trouve également dans ce que naguère on appelait les faits divers : des personnes inconnues du grand public responsables d’actes jugés monstrueux (violeurs, pédophiles, criminels, parents tortionnaires…). Si les faits divers ont disparu en tant que rubrique de journal, ils réapparaissent comme faits de société intégrés dans l’information général, bien mis en évidence et faisant parfois la Une des journaux ou l’ouverture du journal télévisé [19].

Voilà donc le public, spectateur ou lecteur de cette mise en scène, appelé à « purger ses passions ».

Le discours d’héroïsation

Il consiste à mettre en scène une figure de héros, réparateur d’un désordre social ou du mal qui affecte ces victimes. Cette figure peut être celle des sauveteurs occasionnels et anonymes qui interviennent pour porter assistance aux victimes d’un attentat, d’un bombardement ou d’une catastrophe naturelle (pompiers, services médicaux, Croix rouge, etc.). Ce peut être aussi celle d’un Grand sauveur porteur de valeurs symboliques comme fut présenté G.W. Bush après l’attentat du 11 septembre : le pourfendeur de « l’empire du Mal » ; le vengeur, bras d’une volonté divine, du Dieu de la Bible qui châtie ; le cow-boy justicier (« Wanted. Ben Laden ») de la grande époque de la conquête de l’Ouest ; le chevalier sans peur et sans reproche, qui appelle à la « Croisade contre l’Orient ».

La recherche d’une figure de héros est si forte dans ce type de discours, que parfois sont montées en épingle les actions d’une personne « ordinaire », dès lors que celle-ci semble avoir accompli un acte de solidarité humaine extraordinaire, comme cela est mis en scène dans les reality shows. Mais sont également glorifiées les actions d’une personnalité politique lorsque celle-ci se prévaut (et alors il y a rapport de connivence entre politique et médias) d’avoir réussi une entreprise jugée impossible. Ce fut le cas, récemment en France, avec la libération des infirmières bulgares : les médias ont suivi la mise en scène présidentielle qui attribuait le mérite exclusif de cet événement au président Nicolas Sarkozy, alors que rien, ou presque, ne fut dit sur le travail discret de l’Union européenne, ce qui provoqua l’indignation de l’Allemagne qui était en charge de la présidence de l’Union. Voilà encore une stratégie discursive qui finit par dévoyer l’information.

C’est cette stratégie de la surdramatisation que l’on observe dans certains titres de journaux dont le rôle est d’essentialiser les événements dramatiques : « Nuits d’émeutes à Clichy-sous-bois après la mort de deux adolescents » ; « Violents affrontements dans des cités de Seine-Saint-Denis » ; « Fuite des classes moyennes » ; « Une nuit avec émeutiers »). Ces titres jouent l’information de l’émotion contre l’information de la raison, et donnent en pâture au public des drames avec leur cortège de victimes, d’agresseurs et de héros, qui ne peuvent susciter que des mouvements d’empathie, de rejet ou d’identification ayant pour effet de suspendre tout esprit critique.

De l’amalgame

Cette stratégie de dramatisation est mise en scène à l’aide de divers procédés discursifs parmi lesquels : l’amalgame. L’amalgame participe d’un procédé d’analogie abusif : deux événements, deux faits, deux phénomènes sont rapprochés sans la mise à distance qui permettrait que cette comparaison ait un effet explicatif.

Les médias, procédant à des rapprochements entre des événements différents afin d’apporter une explication à leur existence, sans préciser l’aspect sur lequel il y a similitude, produisent un effet de globalisation qui empêche l’intervention de l’esprit critique : ici, ce sera l’analogie entre la découverte de camps de prisonniers en Bosnie et les camps de concentration nazis, ce qui aura pour effet de faire se confondre la purification ethnique serbe avec la shoah ; là, particulièrement à l’étranger, ce sera l’amalgame entre les récents événements des banlieues et les révoltes sociales dont la France serait coutumière ; là encore le rapprochement entre la menace d’une épidémie de grippe aviaire et la pandémie de la grippe espagnole du siècle dernier.

Ce procédé d’amalgame est d’autant plus pernicieux et malhonnête au regard de l’éthique de l’information qu’il suit la pente dite « naturelle » du processus d’interprétation étudié par la psychosociologie, à savoir : s’appuyer sur une mémoire globale, non discriminante, qui met tout dans le même panier d’une émotion interprétative, et empêche que s’exerce une analyse. Ainsi s’installe ce que Michel Foucault appelle, à propos des amalgames que l’on peut faire dans la pensée analysante, « un éclectisme accueillant » [20] qui a pour effet de faire croire à l’authenticité de l’événement et à la force de l’explication qui en est donnée.

La recherche de causes essentialisantes

Lors de ses tentatives d’explication, le discours journalistique tend à donner aux événements une cause simple ; alors que c’est toujours à une multiplicité de causes que l’on a affaire pour expliquer les phénomènes physiques et sociaux : les émissions de CO2 seraient la seule cause du réchauffement climatique, la vitesse sur les routes la seule cause des accidents de la circulation, etc.

Cela a pour effet d’enfermer les événements du monde dans des catégories « essentialisantes » qui durent le temps du marché des idées, temps variable au gré du succès de ces explications et de la volonté de différents acteurs politiques ou médiatiques qui ont intérêt à les prolonger ou les arrêter.

De l’interpellation dénonciatrice

Une variante de ce que l’on appelle la « question rhétorique » est la question interpellatrice : elle est lancée à la cantonade, s’adresse à un public qui est pris à témoin, met en cause la responsabilité d’un tiers (la mise en cause peut même être accusatrice), en implicitant une réponse qui devrait faire l’objet d’un consensus ; c’est le fameux : « que fait la police ? »

Ce type d’interrogation apparaît de plus en plus dans le discours journalistique : le sujet interrogeant est l’énonciateur journaliste, le public pris à témoin est le lecteur citoyen, le tiers mis en cause est interpellé en tant que responsable individuel ou institutionnel. Ainsi, l’énonciateur journaliste établit un rapport de complicité avec le lecteur citoyen en l’obligeant à accepter la mise en cause. Ce phénomène a été étudié à propos du conflit en ex-Yougoslavie [21] : devant la difficulté à expliquer le pourquoi et le comment du conflit, on a vu l’instance journalistique multiplier ce genre d’interrogation comme pour se dédouaner de l’absence d’explication : « que font les puissances internationales ? ». On le retrouve à d’autres occasions, à propos de diverses personnalités ou institutions qui font l’objet d’une mise en cause : chefs d’état, gouvernements, notables, diplomates ou la classe politique dans son entier.

Parfois, la mise en cause, voire l’accusation, peut être plus directe. On la trouve dans la parole des chroniqueurs de presse et de radio, particulièrement dans la chronique politique : le journaliste énonciateur en position d’analyste plus ou moins spécialisé, se permet parfois de juger et d’évaluer (ce qui n’est pas dans le contrat global d’information) une situation politico-sociale ou ses acteurs, particulièrement lorsqu’un pays traverse une crise sociale, connaît une situation de conflit, se déchire à travers des controverses violentes sur des grandes décisions citoyennes : l’après des élections présidentielles de 2002, le référendum de 2005, la non attribution du siège des jeux Olympiques à la ville de Paris, la révolte des banlieues, l’affaire d’Outreau, etc.

3. Une éthique des médias est-elle possible ?

Qu’est-ce que l’éthique ? [22]

L’éthique est un terme qui a beaucoup de succès dans la société moderne (on voir proliférer des comités d’éthique un peu partout), peut-être par compensation à la montée des incivilités, mais son sens est du même coup galvaudé. Naguère on parlait de morale, maintenant d’éthique.

L’éthique, ce n’est pas seulement bien faire son travail dans son coin, se montrer sérieux, compétent, professionnel. L’éthique est un mode de conduite qui est guidé par une vision idéale du Bien, ce qui oblige l’homme à se dépasser pour atteindre ce Bien idéal. L’éthique se définit dans des rapports d’altérité, à travers des liens sociaux, et donc concernent les comportements des individus et des groupes, les uns vis-à-vis des autres. L’éthique est une affaire de principes

Mais l’histoire nous montre qu’il y a différentes façons de définir le Bien par opposition au Mal en fonction des époques et des situations de vie. De ces leçons de l’histoire, le sociologue allemand Max Weber (1864-1920) en tire une proposition : distinguer une « éthique de la conviction » et une « éthique de la responsabilité » [23].

L’éthique de Conviction concerne les choix de conduite et d’engagement de l’individu en fonction de ce qu’il croit être une valeur suprême à laquelle il adhère par un mouvement de foi plus ou moins rationnel. La Conviction, c’est agir en fonction de ses croyances, dans le domaine de la famille, du travail ou de la politique : l’engagement dans une résistance, le respect de la parole donnée, le souci de sincérité, la grandeur, l’honneur, la fidélité, l’amitié, etc..

La Conviction est une obligation interne en fonction de soi, comme s’il s’agissait de suivre une voix venue de l’intérieur. Une obligation ayant la force du devoir intime : « Je me dois de ». Comme le : « Je ne pouvais faire autrement » de ceux à qui on a demandé pourquoi ils ont sauvé des Juifs au péril de leur vie. Il s’agit bien d’un principe qui est posé au départ de nos conduites et qui se veut universel, car que serait un principe qui ne vaudrait que pour soi seul. Mais il peut être édicté par un groupe, et il devient alors le principe auquel adhère tous les membres du groupe, et qui guide leur conduite. C’est le cas du serment d’Hippocrate pour les médecins. Les individus qui en font parti se doivent d’en suivre les préceptes (« sauver la vie »).

L’éthique de Responsabilité concerne les choix de conduite et d’engagement de l’individu (ou du groupe) en fonction de données extérieures, plus ou moins objectives, qui contraignent ses actions, et en fonction des effets que sa conduite peut produire sur les autres.

L’éthique de la responsabilité agit donc selon une obligation externe (« je dois faire en fonction de ») qui implique de considérer que nos actes et nos comportements ont toujours une incidence sur les autres par un enchaînement causal que l’on ne maîtrise pas en totalité, et dans lequel on est partie prenante sans même le savoir. On peut donc être responsable sans être coupable comme on l’entendit dire dans l’affaire du « sang contaminé », et comme cela est répété lors de certains actes de repentance.

Les combinaisons Conviction/ Responsabilité

Poussée à son extrême, chacune de ces postures, indépendamment de l’autre, est intenable. A ne tenir compte que de soi et de sa croyance, la conviction engendre extrémismes, radicalismes, intégrismes, souvent sous la pression d’endoctrinements. Tournée vers soi-même, comme un acte de foi (« je crois »), l’engagement par conviction rend sourd et aveugle aux impératifs des circonstances extérieures et aux conséquences que nos actes peuvent avoir sur les autres.

A trop tenir compte des circonstances extérieures (poids des influences, événements aléatoires, groupes de pression), la responsabilité fait s’effacer l’individu au point de l’amener, paradoxalement, à une attitude cynique ou d’irresponsabilité, dans la mesure où il justifie son comportement en se réfugiant dans l’argument du poids des circonstances, comme dans ce que l’on appelle en politique : la « realpolitik ».

Il faut pouvoir combiner éthique de conviction (principe absolu) et morale de la responsabilité (règles du possible/impossible), car les principes appellent des règles pour devenir concrets et les règles ont besoin des principes pour se soutenir. Parfois, ces deux modes d’éthique s’entremêlent. L’Ordre des médecins par exemple combine principe éthique de « préservation de la vie quoi qu’il en coûte », et règles morales d’exclusion de la profession en cas de faute grave. Parfois sont déclarés des principes éthiques de respect des valeurs humaines pour le bien collectif, sans que cela soit accompagné de règles précises. Par exemple, face aux dangers sanitaire, la Bioéthique (OGM, MG, PMA) défend un principe de précaution mais hésite sur les règles sanitaires à adopter, à cause de la non maîtrise de manipulations qui représentent une menace pour l’homme. Parfois encore, principes et règles entrent en conflit, comme c’est le cas des personnalités politiques de gauche qui ont été sollicitées pour entrer dans un gouvernement de droite : une éthique de conviction devrait leur faire refuser la proposition ; une éthique de responsabilité (servir le pays quoi qu’il en coûte) peut leur faire accepter la proposition.

Les médias et l’éthique

Récapitulons. D’un côté, une machine médiatique qui ne peut s’empêcher de sélectionner des événements dramatiques et extraordinaires, comme si tout ce qui n’est pas « saillant », excessif, inouï, insolite ou tragique était insignifiant et n’était pas digne d’être mis sur la scène publique, dont le résultat est que nous est livrée une vision partielle et déformante du monde ; une machine médiatique qui ne peut nous fournir ses sources nous obligeant à faire crédit mais mettant en même temps le ver dans le fruit de la crédibilité ; une machine qui joue le faux-semblant de la vérité sur l’opinion à travers des sondages qui n’en sont qu’un faible reflet. D’un autre côté, un discours journalistique qui ne peut prétendre ni à un récit historique ni à des explications scientifiques, et qui, de surcroît, par sa tendance à la surdramatisation et à l’essentialisation événementielle, produit un effet de formatage des esprits qui consiste à faire croire que ce qui s’innove devient phénomène dominant : le monde serait à cheval sur son ordinateur consultant Internet 24h/24 ou communiquant par blog ; l’apparition du livre-ordinateur marquerait la fin du livre en papier (alors qu’il y a eu un doublement de la production du livre en 20 ans) ; ou bien, faire croire que le drame qui vient de se produire(émeute, viol, pédophilie, guerre, acte terroriste, etc.) ne peut que se reproduire à terme.

Alors, quelle éthique est possible dans une démocratie qui a besoin d’une opinion citoyenne raisonnablement informée ?

Hervé Brusini, directeur délégué à l’information de France 3 rappelle avec force dans un article publié par le journal Libération du 19 mars 2004 que « les médias sont consubstantiels à toute démocratie ». Évidence. Mais n’est-ce pas une évidence qui cache d’autres vérités comme un arbre cache la forêt ? Après tout, les médias sont consubstantiels à la démocratie comme l’est la politique elle-même, mais aussi comme peut l’être l’école ou la justice. Évidemment pas de la même façon. Et d’ailleurs, c’est de manière dont il s’agit : la manière dont les médias s’inscrivent et agissent dans le cadre d’une démocratie qui est partout à construire. Il ne suffit pas d’affirmer cette consubstantialité, car il y a aussi des médias et des écoles dans les régimes totalitaires. Ne faisons pas un mauvais procès. On comprend bien ce que veut dire cette affirmation : démocratie et médias sont liés de façon tellement étroite que l’une ne peut se concevoir sans les autres, et réciproquement. C’est donc bien dans la manière de concevoir cette consubstantialité que se joue la raison d’être de ces deux entités sociales.

Dans toute société, le rapport médias-démocratie implique trois instances : l’instance politique, l’instance citoyenne et, si l’on peut dire, coincée entre les deux, l’instance médiatique à proprement parler. C’est d’abord de cette réalité dont il faut prendre conscience : il n’y a pas de rapport duel entre le médiatique et le politique, pas plus qu’il n’y a de rapport duel entre le médiatique et le citoyen. Il s’agit d’une relation triadique entre le politique, le médiatique et le citoyen, chacune de ces entités se définissant à travers les autres.

Considéré du point de vue des médias, se posent deux problèmes, : le rapport entre les médias et le politique, le rapport entre les médias et le citoyen. On ne peut traiter ici ces problèmes, mais on remarquera qu’il ne peut y avoir « une relation sans ambiguïté » entre médias et politique car chacun a besoin de l’autre. Ces rapports sont tantôt de connivence, tantôt de prédation selon les intérêts de chacun. Le rapport entre médias et citoyen est encore plus difficile à traiter, parce que la finalité symbolique dont on a parlé qui est d’informer le citoyen à des fins de débat démocratique est biaisée par celle, pragmatique, de captation : d’un côté, un citoyen qui a besoin de savoir et de comprendre pour s’insérer dans les débat public, mais en même temps un citoyen gourmand des drames du monde et aimant se laisser émouvoir ; d’un autre côté, une instance d’information qui voudrait éclairer l’opinion publique, mais qui ne cesse de satisfaire aux divers désirs de dramatisation et finit par fausser le débat social.

Ce n’est qu’en agissant sur les possibles dérives de la machine médiatique et du discours journalistique que pourra s’établir un certain équilibre entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.

Notes
[1] En l’occurrence, le religieux fait partie du culturel.
[2] Les médias et l’information. L’impossible transparence du discours, De Boeck-Ina, Louvain-la-Neuve, 2005.
[3] Idem. p.64
[4] Idem, p.71-73
[5] Voir l’entrée "Situation de communication", in Dictionnaire d’analyse du discours, Le Seuil, Paris, 2002.Dico
[6] Tout n’est donc pas joué par avance dans la situation de communication comme le suggérait P. Bourdieu dans Ce que parler veut dire, Fayard, Paris 1982.
[7] Ayant été sollicité par la revue Semen (n°22) pour écrire un article sur le positionnement énonciatif dans le discours journalistique qui constitue la base sur laquelle je m’appuie pour mettre en place la problématique de l’éthique dans les médias, je me vois contraint, à mon tour, de reprendre ici une grande partie de cet article.
[8] N’oublions pas que les conditions du contrat de communication sont à considérer comme constituant un « idéal-type ». On verra plus loin, ce qu’il en est.
[9] Pour la question de l’effacement énonciatif, voir Alain Rabatel, "L’effacement de la figure de l’auteur dans la construction événementielle d’un "journal" de campagne électoral et la question de la responsabilité, en l’absence de récit primaire".
[10] Voir Les médias et l’information, op.cit., p.111.
[11] A. Prost, Douze leçons sur l’histoire, Le Seuil, Paris 1996.
[12] Voir "Quand l’argumentation n’est que visée persuasive. L’exemple du discours politique", in Marcel Burger et Guylaine Martel ; Argumentation et communication dans les médias, Editions Nota Bene, Québec, 2005.
[13] Lire à ce propos l’excellente étude de Cyrile Lemieux, Mauvaise presse, Métailié, Paris, 2000.
[14] On se reportera à l’article "faux débats et faux-fuyants. De la responsabilité des journalistes dans l’élection du 21 avril 2002" publié dans Duclert V. Procasson C. et Simon-Nahum P. Il s’est passé quelque chose : le 21 avril 2002, Denoël, Paris 2003, pp.19-41, qui montre la responsabilité del machine médiatique dans l’élection de 2002.
[15] Interview in Télérama n°3022 du 12 décembre 2007.
[16] La télévision et la guerre. Déformation ou construction de la réalité ? Le conflit en Bosnie (1990-1994), Ina-De Boeck, Bruxelles, 2001.
[17] On se reportera à l’analyse que Manuel Fernandez (2001) a mené dans l’étude que le Centre d’Analyse du Discours a consacré au conflit en ex-Yougoslavie, pour en voir la catégorisation.
[18] Voir La télévision et la guerre, op.cit., p.148.
[19] On se reportera une fois de plus à l’article mentionné en note 12.
[20] Dits, Écrits, 1978-1988, Quatro-Gallimard, Paris, 2001, p.418.
[21] La télévison et la guerre, op.cit., p.151.
[22] Pour cette question, voir aussi notre Petit traité de politique à l’usage des citoyens, Vuibert, Paris, 2008.
[23] Le savant et le politique, La découverte/Poche, Paris, 2003.
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "Une éthique du discours médiatique est-elle possible ?", revue Communication Vol.27, N°2, Éditions Nota Bene, Québec, 2009, consulté le 18 novembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/Une-ethique-du-discours-mediatique.html
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