Accueil du site > Textes de réflexion > Charisme quand tu nous tiens. Les paradoxes du charisme en politique (notes (...)

Publications

Charisme quand tu nous tiens. Les paradoxes du charisme en politique (notes de campagne)

NOTES DE CAMPAGNE (un regard sémiologique)

Version imprimable de cet article Version imprimable

Si je reprends ici la question du charisme, déjà évoquée [1], c’est pour montrer que dans une Campagne électorale, la présence de charisme est nécessaire mais pas suffisante, et que, surtout, l’absence de charisme peut être fatal ou favorable au candidat.

Le charisme, dirait le grand Jouvet, a besoin d’atmosphère. Comme il ne peut se nouer que dans la rencontre de ce qui sort du fond d’une personnalité et de ce qui se trouve enfoui dans l’attente d’une population, il faut que ce qui se trouve entre les deux fasse "accroche". Or, voyez comment a commencé la campagne. Au début, quasiment une bataille de chiffres sur la dette, le déficit, la perte d’une lettre A, le pouvoir d’achat, avec le triomphe des économistes omniprésents dans les émissions de radio, les débats télévisés [2] et les pages d’opinion de la presse. Pas de quoi enthousiasmer les foules. Puis, ce fut le premier grand meeting de François Hollande au Bourget qui le lança au zénith des opinions favorables, dans lequel il leva le drapeau du combat contre la finance, mais surtout exalta les valeurs de la République et du peuple français. Premier moment de rupture qui, malgré le peu de charisme "naturel" de l’orateur, le fit monter dans les sondages. Dans ces conditions, Nicolas Sarkozy qui venait de se déclarer candidat ne pouvait être en reste. Au début, il tenta de jouer la crédibilité d’un président d’expérience qui se trouva au cœur de la bataille pour tenter d’apporter des solutions à la crise européenne, et qui donc pouvait ironiser sur l’inexpérience de son rival et sur l’ingénuité de ses propositions. Mais ça n’avait pas l’air de "prendre". Aussi changea-t-il sa tactique et reprit-il son fusil de guerre contre les voyous, l’insécurité, l’immigration, les paresseux, au point d’en venir à faire un appel explicite aux électeurs du Front national. Mais voilà que dans cette campagne, bien convenue, apparaît un extra-terrestre en la personne de Jean-Luc Mélenchon, qui, non seulement traite les questions économiques à l’aide promesses utopiques, fustige ses concurrents à l’aide de qualificatifs pimentés, mais aussi et surtout crée avec talent une atmosphère de grande fête joyeuse déclenchant l’enthousiasme des foules, et faisant le bonheur de la presse : « Après la Bastille, M. Mélenchon enflamme la Ville rose » [3]. Mais voyons ce qu’est le charisme, car quand on parle d’un phénomène, il faut définir les notions.

Parler, c’est à la fois parler à l’autre, parler de soi et parler du monde. Plus exactement, c’est parler de soi, travers l’autre, en parlant du monde. Il n’y a donc pas d’acte de langage qui ne passe par la construction d’une image de soi. Dès l’instant que l’on parle, apparaît, transparaît, émerge de soi, une partie de ce que l’on est à travers ce que l’on dit. Cela peut être calculé, mais la plupart du temps cela se fait à notre insu, voire, parfois, malgré nous. Il ne s’agit pas ici de notre positionnement idéologique, du contenu de notre pensée, de nos opinions mais de ce qui ressort de notre comportement, du rapport que nous entretenons avec les autres et avec nous-même, et que nous offrons à la perception des autres, toutes choses qui renvoient à la subjectivité du sujet parlant, à ses caractéristiques psychologiques, à son corps comme expression d’un être intérieur. Bien sûr, les idées qui sortent de ce corps n’y sont pas étrangères, elles contribuent à modeler l’image. Ce phénomène, la tradition rhétorique le nomme l’ethos qui, face au logos et au pathos, est ce qui permet à l’orateur d’apparaître « digne de foi », de se montrer crédible en faisant preuve de pondération (la phronesis), de simplicité sincère (l’arrêté) et d’amabilité (l’eunoia) [4].

L’ethos ne correspond pas à l’état psychologique réel de l’orateur ou de l’auditoire, mais à « ce que le public croit que les autres ont dans la tête » [5]. Il est affaire de croisement de regards : regard de l’autre sur celui qui parle, regard de celui qui parle sur la façon dont il pense que l’autre le voit. L’ethos résulte d’une savante "alchimie" entre ce qui est au fond de l’être, son comportement et le regard des autres qui dépend lui-même des circonstances dans lesquelles ils perçoivent l’orateur. L’ethos est toujours mouvant et en construction. Le charisme participe de ce phénomène. Il est une affaire d’ethos mais poussé à l’extrême, un ethos, pourrait-on dire, "à l’excès". Il ne fonde pas une légitimité. Il est un plus qui vient se superposer à la légitimité, puisqu’on peut avoir une légitimité institutionnelle sans avoir de charisme. Il est un plus qui joue dans le camp de la crédibilité et de la captation du public.

Le charisme en général. Un va-et-vient entre ciel et terre.

A l’origine, "charisme" (du grec chrétien kharis > kharisma = « don, faveur, grâce d’origine divine ») est un terme qui a été introduit dans la théologie catholique par saint Paul. Puis, il a été employé en sociologie politique, avec le sens d’« autorité, fascination irrésistible qu’exerce un homme sur un groupe humain » [6]. On voit là deux des notions essentielles qui caractérisent le charisme : celle de transcendance, celle d’attraction. Mais il y manque une dimension, celle qui fait pont entre la transcendance et l’attraction, à savoir la présence d’une personne, autrement dit : un corps. Ce sont les trois conditions pour qu’existe du charisme.

La transcendance d’abord. « Tout charisme prétend détenir un reliquat quelconque d’origine magique, ce qui veut dire qu’il est apparenté aux pouvoirs religieux et qu’il y a toujours en lui une grâce divine » dit le sociologue Max Weber [7]. Le charisme renvoie toujours à quelque chose d’ineffable, d’impalpable, qui se trouve dans un "au-delà". Cet au-delà peut être d’ordre divin, mais pas nécessairement. Il est vrai qu’en son début, le charisme s’attache à de grands religieux qui, initiés d’une façon ou d’une autre, prennent figure de « prophètes », lesquels profèrent des annonces apocalyptiques ou épiphaniques, et qui se présentent comme des sauveurs, venus d’un ailleurs, pour apporter le salut sur la Terre. En cela, on peut dire qu’il y a quelque chose de sacré qui imprègne le charisme. Mais cette transcendance s’est sécularisée au cours de l’histoire, l’"au-delà" pouvant être un lieu d’où sourd une puissance particulière, hors du commun des mortels, qui n’est ni définissable, ni atteignable, toujours cachée mais omniprésente. Et l’on y trouve là, aussi bien des forces du bien (une sorte de pureté christique) que des forces du mal (la puissance obscure du Diable). Il y a donc, de toute façon, dans le charisme, quelque chose de mystérieux, de « magique », comme le dit encore Max Weber.

Le corps, ensuite. Car la transcendance n’est pas suffisante. Il faut qu’elle soit prise en relai par une personne humaine qui puisse faire lien entre les forces qui émanent du lieu de la transcendance et les êtres humains. Il faut donc, pour qu’il y ait charisme, des conditions de personnalité, car n’est pas charismatique qui veut. Le leader charismatique doit être digne de représenter ces forces de l’au-delà et le message qu’il veut propager sur la Terre. Il faut donc que le leader charismatique soit, par son propre corps, porteur de ces forces bénéfiques ou maléfiques, qu’il en soit inspiré en dehors de toute contingence humaine, qu’il soit hors du commun des mortels, même s’il en partage la corporéité (le Christ). Si le leader charismatique est investi d’une grâce (divine ou païenne), il faut que sa personnalité l’irradie pour que s’exerce une fascination. S’il est possédé des forces du mal, il doit en montrer toute la puissance par une quelconque monstruosité. Le charisme vient du corps par un processus d’incarnation d’une énergie, d’une densité, d’une inspiration qui l’habite d’où rayonne quelque chose d’indéfinissable qui attire, qui hypnotise. Le charisme est « présentiel », il excède le quotidien de l’humain avec sa part d’ombre et de lumière [8].

L’attraction, enfin. Le charisme est affaire d’échange, d’interaction entre des images et des regards qui entrent en résonnance ou se font écho. Il faut que la personne charismatique se présente comme un miroir-médiateur de cet au-delà, de sorte que le public soit attiré dans un mouvement d’identification, mais en même temps mesure que derrière le miroir il y a un idéal (une pureté, un absolu, un mal) inatteignable. C’est une sorte de désir "inessentiel" qui ferait se mouvoir le public à son insu, désir d’un objet qui s’efface, fuit, et se recompose plus loin quand on croit l’avoir saisi. Car il faut que le public soit dans une situation d’attente, que souffrant, victime, déchu ou dans le malheur, il ait comme horizon un objet de désir, parfois de quête dont il ne sait ce qu’il est, dans l’espoir de l’apparition d’un homme providentiel. Le charismatique fait ainsi écho à un besoin d’identification de la part d’une opinion ou d’une communauté qui est en mal d’identité et souffre de déchéance sociale. Il est support d’identification susceptible de faire atteindre un idéal, et il doit être reconnu comme tel par ceux qui souffrent ou sont aliénés.

Le charisme en politique

- Le charisme en politique n’est pas le charisme des mondes artistiques et religieux. C’est dans le religieux que l’on trouve la transcendance sacrée avec ses porte-paroles que sont les prophètes, à moins que la puissance divine se faisant homme ne vienne elle-même sauver les hommes. Les textes sacrés et les Églises en font des récits épiques et hagiographiques qui permettent à l’imaginaire humain d’entreprendre cette quête d’un objet idéal, en l’occurrence un au-delà paradisiaque. Dans l’artistique, il ne s’agit plus de transcendance sacrée mais de l’expression d’un monde intérieur qui serait en prise avec tous les désirs contradictoires du public, avec ses parts d’ombre et de lumière. Michael Jackson en est l’exemple emblématique plongeant jusque dans les souterrains des morts, des revenants, des mutants et de toutes les forces obscures qui ont commerce avec le diable [9]. Le charisme artistique a surtout besoin d’une certaine dose d’hystérie : ce besoin d’extraversion qui ne cesse de chercher l’autre, de s’alimenter de l’autre, de vivre à travers l’autre, ce qui lui fait lâcher ses inhibitions et fait exploser son corps. L’artiste charismatique se shoote à l’amour du public et celui-ci le lui rend bien qui trouve à satisfaire un certain « idéal du moi » [10]. En faisant le tour des chanteurs de scène, on peut mesurer leur taux de charisme à leur performance scénique. Évidemment, cela n’est pas gage de valeur artistique, mais peut s’y ajouter. On se souviendra des prestations sur scène d’un Jacques Brel chantant "Les bonbons" et autres chansons avec une gestuelle et une mimique extravertie. Dans un autre genre, celles de Cloclo et de Johnny, mais a contrario celle d’un Brassens, souriant mais restant immobile derrière sa guitare.

Le charisme politique, lui, est d’une autre nature : d’un côté le pouvoir, un lieu indéterminé mais ayant force de domination ; de l’autre un peuple, entité globale aux contours vagues, et lieu supposé de contre-pouvoir. Du côté du pouvoir, les acteurs, qui, dans un régime démocratique tirent leur légitimité de la souveraineté populaire, se trouvent embarqués dans une quête de captation du public. Le discours politique est constitutivement un discours de persuasion et de séduction. J’ai longuement décrit ces stratégies dans mon livre sur le discours politique [11]. Je rappellerai seulement que, pour l’acteur politique, celles-ci consistent à : construire une image de soi, un ethos, destiné à asseoir sa crédibilité et offrir au public un miroir d’identification ; choisir des modes d’interpellation du public qui lui permettent de se reconnaître dans une certaine identité citoyenne ; savoir disqualifier l’adversaire, parce qu’il faut se montrer meilleur que le concurrent ; savoir exalter les valeurs que l’on défend comme décrivant une idéalité sociale du bien-être commun. Le charisme fait donc partie de ce processus de construction de l’ethos politique dont j’ai décrit quelques aspects dans mon livre [12]. Je voudrais reprendre cette question au regard du charisme. L’acteur politique doit naviguer entre logique symbolique et logique pragmatique. Il faut qu’il soit porteur de symboliques identitaires pour que le peuple puisse se voir dans le miroir d’une idéalité du « bien vivre ensemble » ; mais il faut que parallèlement il montre sa capacité à pouvoir réaliser ce rêve en proposant les moyens de l’atteindre. Cette double logique fait que le charisme politique se décline de quatre façons : transcendantale, césariste, énigmatique et de sagesse.

Le charisme transcendantal se concrétise essentiellement dans deux figures. Une figure messianique qui nous fait retrouver le « don de la grâce » dont parle Max Weber. L’acteur politique doit donner l’impression qu’il est habité par une voix qui se trouve en son for intérieur, mais qui lui viendrait d’un lieu inconnu s’imposant comme une évidence et ayant à délivrer un message. Quelque chose qui est de l’ordre de l’"inspiration", de la "vocation", du "devoir kantien" (« Fais ce que dois »), au risque de la transgression d’un ordre établi et de l’opposition à ses gardiens, quitte à devoir les chasser, comme fit le Christ avec les marchands du Temple. Il sera taxé de rebelle, de marginal, de contestataire, voire de fou. Certains, certaines, entendirent des voix divines comme Jean d’Arc, se virent un destin de sauveur du pays comme De Gaulle avec son Appel du 18 juin et ses discours enflammés, mais non moins élégants, sur la grandeur de la France. Le Grand Charles, lui-même dans la grandeur, entre noblesse familiale, formation dans l’élite de l’armée et ayant reçu en mission la préservation de la France. Ce corps immense en position de Dieu de l’Olympe, à l’Élysée, jouant la statut de "Commandeur" depuis Colombey entre deux églises, nimbé d’une "baraka" qui donna, un temps, l’illusion de l’immortalité [13]. D’autres puisent dans les racines fondatrices de l’histoire d’un peuple pour en appeler à la révolte, comme le fait Hugo Chavez dans ses discours en se référant à Bolivar et à l’"arbre des trois racines", ou, dans une moindre mesure, Jean-Marie Le Pen se référant à Vercingétorix et Jeanne d’Arc pour exalter une spécificité française. Ce sont là des conservateurs de la tradition et des valeurs du passé.

Mais ce charisme transcendantal peut prendre une autre figure lorsque l’acteur politique est une femme : égérie de divers mouvements populaires, alma mater, à la fois compassionnelle, empathique, génitrice, pouvant donner de l’espoir aux foules, comme Eva Perón. Il y eut quelque chose de cet ordre chez Ségolène Royal quand elle fit sa Campagne présidentielle de 2007. Une image féminine, revendiquée, de protection et d’écoute fécondatrice, s’instituant en femme porteuse d’un projet nouveau en gestation, avec le souffle de quelqu’un qui se sent habité par une vocation, une mission, qui s’exprima par une « saine colère », presque « sainte colère », face à Nicolas Sarkozy lors du débat télévisé d’entre les deux tours. Une image (voulue ou naturelle) de Madone, tout habillée de blanc, se penchant sur les pauvres et les déshérités, proche des gens dans la foule tout en arborant le sourire de celle qui se sent guidée par une voix intérieure. S’assimilant à la France, faisant corps avec elle dans son slogan « La France présidente », sorte de Princesse du peuple à la Cléopâtre, mais dont elle n’avait ni la grandeur ni la noblesse.

Le charisme césariste, heureuse formule que l’on doit au psychosociologue Alexandre Dorna [14], correspond à un ethos de "puissance". Puissance de l’individu qui est mû par une énergie hors du commun qui lui vient des profondeurs de son être : il est, comme on dit, « une force de la nature ». Cet ethos de puissance peut s’exprimer à travers différentes figures. Figure de virilité, pour les hommes, qui peut s’exprimer par des aventures sexuelles (Berlusconi, Strauss Kahn), des actions physiques musclées (les "coups de poing" de Jean-Marie Le Pen) ou des violences verbales (insultes) ; figure d’énergie qui se manifeste par une hyperactivité : être omniprésent, sur tous les fronts, de façon organisée, parfois quasi militaire, parfois sportive (les jogging de Sarkozy), être capable de faire un effort sur la longue distance durant les Campagnes électorales ou lors de discours qui durent des heures (Fidel Castro), espérant susciter ainsi l’admiration du public, que celui-ci soit amené à s’exclamer : « Quelle santé ! ». Tout cela comme pour montrer que le corps s’engage et qu’en s’exprimant de la sorte il est gage des forces de l’esprit et donc preuve de vérité. Mais il est une autre figure moins physique de cet ethos de puissance, celle du courage. Pouvoir faire preuve d’ardeur dans la parole : ne pas avoir peur de parler au risque de se faire critiquer, s’élever envers et contre tout et tous, faire front devant l’adversité, avoir du cœur au sens du XVIIème siècle comme dans le Cid de Corneille, faire remonter du fond de soi le thumos dont parlaient les Grecques de l’Antiquité.

Masi le charisme césariste comme spécificité de l’ethos de puissance va au-delà de l’énergie. Il se construit dans le lieu même du pouvoir à travers la mise en œuvre régulière et systématique de paroles et d’actes de domination, de coercition, plus ou moins violents, parfois même cruels, de sorte qu’ils provoquent soumission consentante ou terreur. On y trouve deux figures qui parfois se superposent : celle du chef dominateur, celle du chef révolutionnaire.

Le chef dominateur fait montre d’autoritarisme brutal, avec des comportements paranoïaques et pervers. Il impose un modèle unique de vivre ensemble, abolit les différences identitaires, joue sur les passions en dénonçant les ennemis et en désignant des boucs émissaires. Il instaure un régime totalitaire qui peut devenir génocidaire. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, on y trouve tous les grands chefs à ambition impérialiste. Le chef révolutionnaire participe de cet ethos de puissance, les armes à la main, mais, lui, se veut représentant du peuple opprimé, et s’il est guerrier, s’il se donne la discipline d’un soldat, il emploie surtout son énergie, sa puissance, à entraîner le peuple derrière lui. Il est donc un meneur d’hommes qui se présente lui-même comme un battant qui ne se décourage jamais et sait parler aux foules pour les galvaniser ; il doit produire auprès d’elles fascination et aimantation. Le Fidel Castro du temps de la Révolution cubaine et le Che en sont des exemples emblématiques. Dans tous ces cas, on est dans le "hors du commun", voire dans l’"inouï". Les femmes ne sont pas en reste. Les Jeanne d’Arc, Aliénor d’Aquitaine, Dolores Ibarruri et autres Pasionaria de l’histoire ont été des femmes guerrières dotées d’un ethos de puissance, d’une figure d’énergie, de battantes, meneuses d’hommes mais pas vraiment césaristes, car n’exerçant pas le pouvoir.

Il y a aussi un charisme énigmatique, celui qui vient du mystère d’une personnalité et provoque un trouble séducteur. Le mystère tient au fait que l’on devine chez la personne un mélange d’ombre et de lumière dont on ne peut faire le départ, et c’est ce même mélange qui fascine. Bien sûr, il y faut de la part de la personne certaines qualités d’intelligence, de culture, de souplesse dans la relation à l’autre, de savoir donner l’impression que l’on pense à l’autre avant de penser à soi ; mais avec une interrogation sur l’authenticité de cette attention à l’altérité. Tout le contraire de la brutalité césariste. Nous avons eu en France un bon exemple de ce charisme énigmatique en la personne de François Mitterrand. Mitterrand qu’on appelait le Sphinx pour son côté impénétrable qui ne livrait pas ses pensées ni ses raisons profondes, sachant séparer le public du privé et garder ses secrets jusqu’à l’opportunité de leur annonce (Mazarine Pingeot). Mitterrand, le madré, le rusé, rendant ses intentions insaisissables derrière un regard interrogateur, accompagné parfois d’un sourire énigmatique. Mitterrand, il fiorentino, l’homme de lettres cultivé, à la plume élégante et acerbe. Mitterrand, la maître des symboles qui commence avec la cérémonie d’investiture au Panthéon, puis l’abolition de la peine de mort, le discours de Cancun (« Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres. Salut à celles et à ceux qu’on bâillonne, qu’on persécute ou qu’on torture, qui veulent vivre et vivre libres. Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres… »), jusqu’à la célèbre poignée de main avec le chancelier Helmut Kohl, lors de la Commémoration de la bataille de Verdun. Mitterrand aux allures de Monarque dans son Château, sachant garder ses distances dans les relations les plus familières [15]. Mais aussi le Mitterrand au passé vichyste, décoré par Pétain de la Francisque, le Mitterrand aux amitiés douteuses (Bousquet). C’est, paradoxalement, cette part d’ombre négative qui contribue à la construction de son charisme énigmatique, le mal étant toujours une interrogation qui fascine.

Il y a enfin le charisme du sage. Le vrai sage est en dehors du champ du pouvoir. Il n’a pas d’autre horizon que l’idéal humain et se situe par-dessus les contradictions humaines. Il est emprunt de compassion humaine sans émotion, car c’est en toute intelligence et éthique qu’il pense pour le peuple. Il se sent en empathie avec lui, il cherche à le sauver, non pour des raisons électoralistes comme les leaders populistes, mais parce que c’est là sa raison d’être. Ce fut le cas du Sénat romain, assemblée de sages qui n’avaient aucun pouvoir mais dont les sentences et les recommandations étaient suivies d’effet. Il y a quelque chose de l’oracle chez le sage qui le rapproche du charisme transcendantal. Évidemment, on aura du mal à trouver ce genre de charisme en politique, haut lieu de lutte pour le pouvoir. Mais on peut en repérer quelques incarnations à travers les personnes de Gandhi et du Dalaï-Lama, et des variantes dans la posture princière, de monarque ou de père protecteur, de guide ou de berger, que prendra tel responsable politique lors d’événements exceptionnels : De Gaulle et la décolonisation de l’Algérie (« Je vous ai compris ») ; le roi Juan Carlos et la tentative de coup d’État par le lieutenant colonel Antonio Tejero [16] ; Georges Pompidou, le hobereau, paysan, fils d’enseignants et petit-fils, de familles paysannes très modestes du Cantal, citant Paul Éluard, lorsqu’en conférence de presse [17] on lui demanda ce qu’il pensait du suicide de Gabrielle Russier, professeure de lettres, condamnée pour détournement de mineur :

« Comprenne qui voudra, moi, mon remord ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés. »

Le charisme est chose mystérieuse. D’autant que, on l’a dit, il se construit par un échange entre le leader politique et son public, l’établissement d’un fil invisible qui doit vibrer, la circulation d’un fluide qui les enrobe et les lie dans une fusion totale. Et les médias y sont ici pour quelque chose. Alors, comment se fait cette entrée en résonnance, ce processus d’identification ? Car il ne suffit pas non plus d’être la coqueluche des sondages et des médias pour enclencher ce processus d’identification. Voyez Fadela Amara, Rama Yade, Rachida Dati, un temps encensées et tombées dans l’oubli. Pour qu’il y ait résonnance, il faut que le leader soit entouré d’une nébuleuse, qu’il soit perçu dans un flou, ce flou qui pour le philosophe Jean Baudrillard est la condition même de la séduction ; dans un halo, dans une brume, qui permette de possibles identifications. Il est rare que l’on trouve l’un de ces types de charisme à l’état pur. La plupart du temps, c’est d’ailleurs par l’accumulation ou la combinaison de ces divers types que se construisent des figures charismatiques, à l’occasion de circonstances dramatiques. De Gaulle peut apparaître tantôt comme un chef prophétique, tantôt comme guerrier, tantôt comme un sage ; Mandela et Martin Luther King, à la fois comme chefs sages et prophètes ; Jeanne d’Arc comme inspirée par des voix divines et chef guerrière ; Mitterrand apparaissant tantôt énigmatique, comme on l’a dit, tantôt guide et berger comme quand il monte à la roche de Solutré, devant la procession des fidèles, une canne à la main, et là, se livre à quelques réflexions sur le pouvoir. Et quand il n’y a pas résonnance, il n’y a pas charisme. Il y a toujours image, produisant attraction ou rejet, mais point charisme. On peut dire que c’est le cas de Valéry Giscard d’Estaing, perçu comme trop rationnel, trop contrôlé, se voulant d’origine noble, le faisant savoir, prenant parfois la posture du donneur de leçons et donc jugé trop arrogant. N’a pas de charisme qui veut.

Les candidats de la Campagne 2012

Qu’en est-il des candidats de la Campagne actuelle ? Comment évoluent-ils entre image et charisme ? Car, une fois de plus, il ne faut pas assimiler image à charisme. Si ce dernier fait partie de l’image d’une personne, il n’existe qu’à deux conditions : qu’il y ait —que l’on ait l’impression qu’il y a— fusion entre le corps et l’esprit (l’incorporation), que quelque chose d’insondable habite la personne. Bien des leaders politiques peuvent avoir une image (ou plusieurs), même une image forte, et pourtant être dépourvus de charisme. De plus, le charisme n’est pas la condition sine qua non pour être un bon politique. Cette campagne est marquée par quelques évidences et un paradoxe que je voudrais souligner.

Eva Joly, en absence de charisme.

Je l’ai dit dans ma Note sur l’opinion : Eva Joly est dépourvue de charisme. Elle a manifestement une personnalité, elle est tenace, elle croit en ce qu’elle défend, on aurait même pu penser qu’elle bénéficiât de l’aura qui fut le sien lorsque, magistrate, elle batailla dans des affaires politico-financières fortement médiatisées contre des gros poissons (Entreprise Elf, Bernard Tapie). Mais non. Elle se compose un visage chaussé de lunettes rouges, puis vertes, qui en d’autres lieux aurait pu être une marque originale de personnalité, mais qui, ici, donne une apparence clownesque. Malgré quelques bonnes formules et qualifications assassinent de ses adversaires, rien de tribunicien dans sa façon de parler : ni le débit, ni le rythme, ni l’élocution. Une gestuelle qui n’est pas raide quand on la voit marcher au milieu des gens et quand elle parle, mais qui est tout simplement absente, neutre, sans déploiement. Autrement dit une oratrice dont on ne voit pas la fusion entre corps et idées et qui ne donne pas l’impression d’être habitée par l’écologie. Elle en convient elle-même : « Je représente trop d’étrangeté, j’ai un accent, je ne suis pas née ici, je n’ai pas fait l’ENA, je suis une femme, et une femme qui n’est pas jeune » [18], et en attribue la responsabilité aux médias.

François Bayrou, un charisme mou.

Lui, pourtant, a de la prestance. Une belle tête, un corps qui n’est pas compassé, un savoir parler qui peut lui venir de sa formation de littéraire et grammairien, mais qui sait être simple et clair. Une voix bien timbrée au service d’une élocution qui, ayant maîtrisé un bégaiement d’enfance, se déploie agréablement dans un rythme lent et bien ponctué. Tout cela sur un lit d’expérience politique qui commence dans les années quatre-vingt, dans la mouvance de la démocratie chrétienne, et le vit ministre de l’Éducation nationale dans un gouvernement de cohabitation. On le sent obstiné, comme tout bon Béarnais, d’une obstination tranquille, pas du tout agitée, comme il le reprochera à son rival Nicolas Sarkozy. De plus, dans cette Campagne, il a pris une posture nettement antisarkozyste, lançant autant de flèches assassines à l’adresse de celui qui semble représenter ce qu’il déteste le plus : l’arrogance. François Bayrou dont les sondages de préférence [19] le placent très haut dans les opinions favorables, et pourtant dont on ne sent pas le charisme. J’ai expliqué dans ma Note sur l’opinion qu’il se trompait de combat pensant, à tort, qu’existait un Centre en France. Mais de plus, il y a quelque chose dans sa personnalité qui ne fait sentir ni une force capable d’entraîner les foules, ni un insondable qui le rendrait porteur d’espoirs nouveaux. Peut-être, au bout du compte, cela colle-t-il avec ses idées du Centre qui neutralisent toutes les oppositions, c’est-à- dire toutes les raisons de se battre pour de grands idéaux. C’est pourquoi, je parle de charisme mou.

Marine Le Pen, un charisme populiste.

Voyez ce qu’en disent des jeunes interviewés par des journalistes qui suivent sa campagne : « (Elle) a beaucoup de charme, (du moins) une belle prestance » ; « Elle est moins extrémiste (que son père) et surtout donne l’impression de vouloir faire ce qu’elle dit, et pas seulement de vouloir aller à l’Élysées pour une bonne paye » ; « Elle nous rasure sur l’avenir, elle veut faire des choses pour nous ». Et cela fait écho à la façon dont Marine Le Pen met en scène son personnage. Une femme de combat n’ayant pas peur d’attaquer l’adversaire : « Vous n’échapperez pas à votre bilan, à vos renoncements, à vos trahisons. Et vous n’échapperez pas à la sanction que vous méritez ! » lance-t-elle à Nicolas Sarkozy ; « Mélenchon-Buisson, copains comme cochons » dit-elle de son concurrent dans les sondages [20]. Une oratrice qui emploie de belles formules portant haut le verbe : « Messieurs les aristocrates du système, dimanche prochain, le peuple s’invite à votre table ! » ; « Bougez-vous, cette élection, c’est la vôtre ! (…) Seuls sont perdus les combats qui ne sont pas menés ! ». Qui sait interpeller le public en le prenant par son point sensible : « Vous, vous ne rentrez jamais dans les bonnes cases pour avoir droit aux aides sociales. Mohamed Merah et les voyous, ils entrent dans les cases » [21] ; « C’est parce que vous êtes chez vous que vous avez le droit de ne plus vouloir de ces Franco-Algériens comme Mohamed Merah ! » ; « La nationalité française, ça s’hérite ou ça se mérite ! » [22]. Interpellations qui trouvent leur écho dans les commentaires des partisans : « Faut renvoyer ceux qui n’ont pas de papiers, ils viennent foutre le gros bordel, comme machin Merah, là. A cause d’eux on n’a pas de travail (…) ces putains de bougnoules, ils ont la CMU, ils ont tout » ; « Marine, elle diminuera le taux d’immigrés, et c’est bien » ; « Il y a bientôt plus d’immigrés que de Français ! Nous, on doit faire des études, et au final, on laisse le boulot aux immigrés. Quand on va à l’hôpital de Saint-Quentin, les médecins, ils ont tous des noms étrangers ». Une femme, peut-être dans la lignée de son père, qui a manifestement plaisir au jeu de la polémique, à faire du "rentre dedans", lorsqu’elle est interviewée par les journalistes, mais qui, en même temps, a su se démarquer des provocations de son père. Dédiabolisation, dit-on, qui a eu pour effet de lui attirer "ceux qui n’osaient pas" : « Tant que c’était le père, on ne pouvait pas aller vers le FN à cause de ses provocations sur l’inégalité des races et de la Shoa. On a vu ce que c’était à l’école et ça nous a traumatisés » ; « Elle critique son père, elle est jeune, divorcée, n’est pas contre l’avortement, ne dit pas du mal des homos ». De plus, comme le constate Sylvain Crépon dans son livre d’entretien : « Le discours républicain de Marine rassure les jeunes » [23]. Et puis une femme qui colle à ses idées : « Je suis la candidate de l’État- nation » « Je suis la seule capable de mettre en œuvre une politique de renouveau national » ; « Je suis la seule opposition à cette caste. Je suis la révolte populaire ». Autant de déclarations, dans la tradition populiste, qui suggèrent qu’il y a fusion entre corps et idées, qu’il y a une force messianique. Alors, femme charismatique ? Difficile à dire, car il manque peut-être la perception d’une force ou d’une voix de l’intérieur. Comment dire ? Son père Jean-Marie Le Pen donnait l’impression d’être habité par une force démoniaque, part d’ombre, comme je l’ai dit, nécessaire au phénomène charismatique. Or, elle, n’est habitée ni par une force démoniaque (elle s’est employée à dédiaboliser) ni, non plus, par une force christique. Mais peut-être est-ce parce que je ne suis pas un de ses partisans. Car il est vrai que quand on est dans le camp opposé, on ne peut être sensible à un charisme de celui ou celle qui porte des idées que vous combattez. Alors, charisme réservé aux partisans ? En tout cas, charisme populiste.

Jean-Luc Mélenchon, un tribun au charisme douteux.

Eh oui, voilà, peut-être un paradoxe. Si l’on en juge par le succès des rassemblements qu’il provoque, l’enthousiasme festif qui règne dans ses meetings, la montée fulgurante dans les sondages (de 6% à presque 15%), on pourrait penser que tout cela est dû à son charisme. Mais le succès des meetings et la montée dans les sondages dépendent d’au moins trois facteurs : le sentiments et l’état d’attente dans lequel se trouve une partie de la population ; les tractions politiques qui permettent de rassembler les partisans de différences tendances (gauche radicale et Parti communiste) ; la personnalité de l’orateur et l’ambiance festive qui préside à ces rassemblements.

Mélenchon —la Méluche pour les familiers, indice d’adoration ou de mépris— a, je l’ai dit, toutes les caractéristiques d’un tribun : une gestuelle décontractée, un corps bougeant, des mains ponctuant bien ses propos, et, suprême coquetterie, se promenant dans ses cheveux. De plus, une élocution à la fois claire et pédagogique, ponctuée de ces aphorismes qui montrent le combattant : « La bataille se joue sur le terrain, au nombre » ; « Tous ceux qui aboient sur moi me servent » [24] ; « On va leur montrer qu’il y a plus grand qu’eux » [25]. Et puis, un discours répondant à une espérance collective, un fantasme de Grand soir, peut-être, mais qui fait chaud au cœur de bien des participants plongés dans le désespoir d’une vie de précarité. Un discours dénonçant « l’état d’exaspération de gens qui ne supportent plus de se faire faire le catéchisme par la télé, la radio, les journaux », et cherchant à leur redonner de la dignité. Un discours qui "met le paquet" sur le passé révolutionnaire de la France, celui de Robespierre et Saint-Just (ceux de la Terreur de 93), qui appelle à reprendre la Bastille, le 18 mars, en lançant : « Cette place où tout commence toujours et qui est le point de départ de toutes nos révolutions,… », et à prendre le pouvoir comme l’intime son affiche de campagne. Autant de choses qui lui ont fait gagner le titre de « rock star de la politique ».

Certes, il tient là le discours de l’espérance collective, et pourtant d’où vient cette impression de fragilité du miroir, voire par moments d’"esbroufe". Et d’ailleurs, les écologistes du parti EELV ne l’ont pas pris au sérieux lorsqu’il s’est réclamé d’« une écologie politique », dénonçant sa conversation à l’écologie comme opportuniste. Évidemment, on pourrait se reporter à sa biographie qui témoigne de son positionnement à la gauche de la gauche (trotskiste) très anti-appareil socialiste, et surtout qui laisse entrevoir sa rancune à l’égard du PS. Mais tout le monde n’est pas censé connaître ce passé. Non, il lui manque quelque chose pour qu’on puisse lui attribuer du charisme. Il a beau se dire « totalement jacobin, révolutionnaire, républicain et français par passion » et prétendre : « Le tonnerre de la révolution, l’onde choc de 1789 m’habitent encore » [26], quelque chose ne colle pas. A trop se référer aux moments glorieux du passé et à en revendiquer explicitement les valeurs, on fait naître le doute de l’authenticité. De Gaulle, tout en défendant des valeurs d’une France éternelle, ne se cantonnait pas dans le passé ; il construisait une idée de la grandeur de la France. Mitterrand ne se référait au passé de la France socialiste que pour mémoire, mais, avec la cérémonie d’investiture au Panthéon, une rose à la main, déposée sur le tombeau de Jaurès, il créait un nouvel imaginaire d’espérance des peuples de la terre. Mélenchon, lui, se réfère trop à un passé bien déterminé, marqué historiquement, qui ne peut que le confiner dans un rêve irréalisable de retour en arrière : l’utopie de l’Âge d’or. Du coup, il ne reste plus que le sentiment qu’il serait mû par un désir de revanche plus que par une vocation. Il lui manque de la transcendance dans cette « rencontre d’un homme et d’un peuple » comme l’avait voulu De Gaulle.

Nicolas Sarkozy, en perte de charisme

Pourquoi parler de perte ? Parce qu’une image peut s’effacer, se détruire, disparaître : De Gaulle après 68, et l’échec du référendum pour lequel il avait mis sa démission dans la balance. Sa grandeur restera dans les mémoires, mais sur le moment elle tomba de son piédestal ; Rocard après sa déclaration disant que la France ne pouvait accueillir toute la misère du monde, et Jospin après avoir dit que l’État ne pouvait pas tout ; Ségolène Royal après sa défaite, pourtant conclue par un « Je vous conduirai vers d’autres victoires ». Nicolas Sarkozy était l’homme de toutes les ruptures, le combattant qui montrait son d’énergie : « Je me sens la force, l’énergie et l’envie de proposer une autre vision de la France » [27] ; qui voulait la transmettre aux Français : « Je veux construire avec vous. Je veux donner à la France l’énergie dont je me sens porteur » [28] ; pour qui ce combat était « le choix d’une vie ». Nicolas Sarkozy qui déclarait son « amour de la France », la France « de Saint-Louis et celle de Carnot, celle des croisades et de Valmy. Celle de Pascal et de Voltaire. Celles des cathédrales et de l’Encyclopédie » [29] et qui semblait se l’incorporer, faire un tout avec elle, condition d’un charisme transcendantal. Et pourtant, maintenant, il semble que ses promesses de 2007 ne prennent plus. Que l’homme de « Ensemble, tout devient possible » qui laissait espérer, à sa façon, des lendemains qui chantent, que le pourfendeur du laxisme de 68 prônant de « Travailler plus pour gagner plus », miroir aux alouettes pour ceux qui sont à la peine, n’est plus crédible. On a l’impression qu’il a beau réitérer maintenant les déclarations et les promesses qui ont fait mouche en 2007, qu’il aura beau faire, il aura beau dire, rien ne prend plus.

Et puis, comment croire en sa conversion de candidat du peuple, « Français parmi les Français », et non point « candidat d’une petite élite contre le peuple » ? Connaissant son volontarisme, on continuera de le croire dans sa détermination de « tout tenter, même quand il semble que les chances sont faibles », lorsqu’il déclare : « Je préférerai toujours prendre le risque d’échouer que de renoncer à la possibilité même plus mince de réussir ». On le retrouve également dans son costume de combattant disqualifiant ses adversaires avec mépris. Contre François Hollande : « Franchement, il va falloir qu’il se muscle. Je le traite de menteur et il en fait une jaunisse. Quelle petite nature ! » [30]. Contre « cette gauche caviar, si loin du peuple », maniant « la duplicité, le mensonge, l’absence de courage, la tartufferie » [31], « l’insulte » et « la violence » verbale [32]. Mais, il a beau le répéter à l’envi, comment croire qu’il a changé comme il le prétend lui-même : « L’Europe m’a changé. Lorsqu’on la chance pendant 6 mois de connaître et d’avoir à trancher des problèmes de 27 pays, on gagne en tolérance, on gagne en ouverture d’esprit » ?

C’est, quand on regarde rétrospectivement ses déclarations de candidat en 2007 et son action de Président, que le soupçon du doute traverse ses déclarations actuelles. Son énergie, son volontarisme affichés en 2007 (« Il faut renverser la table »), repris en 2012 par : « La politique meurt par absence d’idées ! Ce n’est pas les idées qui me manquent, j’en ai trop ! », lui reviennent à la figure comme marque de l’homme trop pressé, agité, nerveux, vulgaire et méprisant. Sa conversion en candidat du peuple qui veut « concilier la France du grand large et la France attachée à son identité », qui se veut proche des petites gens en taxant « les évadés fiscaux » pour faire oublier qu’il fut aux côtés des riches, n’est plus crédible. D’ailleurs, il suffit de le voir serrer les mains dans les bains de foule pour constater qu’il ne regarde jamais personne en face. De plus, contrairement à 2007, dans cette campagne, il a peu de contact avec la population, surtout depuis qu’il s’est fait hué et sifflé à Bayonne, le 1er mars.

Dans les meetings, sa rhétorique d’avocat qui improvise dans une syntaxe approximative n’a plus le même impact. D’abord parce qu’elle est usée, et puis parce que ce qui en 2007 avait fasciné, à savoir une façon de parler directe, familière, apparemment sans détour, rompant avec l’académisme politique compassé, est maintenant ressentie comme un jeu vulgaire, sans portée, sans souffle. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec les journalistes. Ceux-ci, fascinés en 2007 par cette bête de scène qui apparaissait dans l’arène politique au point de se laisser humilier par l’épisode de la charrette et la séance des vœux à la presse [33], ponctuent maintenant leurs commentaires de : « en jouant les faux sage », « avec un sourire mal contenu ». La fascination est tombée, juste retour du mépris dans lequel Sarkozy avait tenu la presse [34].

En fait la perte de charisme avait commencé dès le soir du Fouquet’s et de la croisière sur la yacht de Vincent Bolloré. S’ensuivit la séparation d’avec Cecilia très vite compensée par le mariage avec Carla, mais un peu précipité pour croire au grand roman d’amour. Perte progressive avec ses saillies populaires du « Descends si tu veux le dire ! » et du « Casse toi, pauv’con ! ». Pour le coup, il pouvait se prétendre homme du peuple, mais non bon représentant de la dignité de sa fonction. Et puis, surtout, on ne le sent plus habité par un grand projet politique ni une symbolique républicaine. D’ailleurs, il rend les armes par avance : « Si les Français devaient ne pas me faire confiance, est-ce que je devrais continuer dans la vie politique ? La réponse est non » ; « Si tel n’est pas votre choix, je m’inclinerai et j’aurai fait une très belle vie politique » et suprême mépris, comme en 2007 : « Si j’échoue, je partirai dans le privé. J’ai envie de gagner de l’argent ». Où est le : « La France se donne à celui qui la désire le plus » ? Toutes ces envolées paraissent maintenant dérisoires. On ne peut d’ailleurs pas se sentir habité par une voix intérieur quand on déclare, comme le rapporta Yasmina Reza dans son livre [35] : « Je suis étranger à mon passé. La seule chose qui m’intéresse, c’est cet après-midi, demain ». La chute de ce pseudo charisme se concrétise maintenant dans ce cri de désespoir lancé dans ses meetings et réunions : « J’ai besoin de vous ». Où est passée cette puissance brutale qui renvoyait autrefois au côté obscur de la force, l’une des facettes du charisme, et qui maintenant paraît dérisoire ? Réponse : Celui qui « paraît abandonné de son dieu, de sa puissance magique ou de sa puissance héroïque, si le succès lui reste durablement refusé, si, son gouvernement n’apporte aucune prospérité à ceux qu’il domine, alors son autorité charismatique risque de disparaître » [36].

François Hollande, en quête de charisme.

Celui-là n’a pas de charisme. Et à l’heure où j’écris cette Note, il a des chances d’être élu Président de la République. Ce n’est pas un reproche, c’est un constat. Mais il a une image. Plus exactement, il s’est construit une image au fil de la Campagne. Il faut dire que très tôt, il s’est lui-même défini comme un candidat « normal ». Qualificatif qu’il n’a pas renié malgré les sarcasmes de ses opposants (y compris à gauche), et sur lequel il est revenu plusieurs fois pour que l’on en comprenne le sens. En évoquant Henri Queuille qui le précéda au Conseil général de la Corrèze, il prêche pour sa paroisse en déclarant : « C’était un homme normal qui fut capable de prendre des décisions exceptionnelles, il a voté contre les pleins pouvoirs à Pétain, à rejoint De Gaulle à Londres. Il savait trancher, Monsieur Queuille, alors qu’on lui faisait le procès d’être dans l’indécision » [37]. Évidemment, cela peut prêter à critique. Dans l’imaginaire culturel français la "normalité" est tantôt valorisée, lorsqu’il s’agit de s’opposer aux "fort-en-gueule", tantôt moquée lorsque dans la compétition on veut voir triompher le plus atypique. Et dans une Campagne électorale, ce n’est pas de bonne stratégie ; cela d’ailleurs lui est renvoyé à la figure par des réflexions du genre : « Hollande n’est pas mal mais il est un peu faible à l’International », ou : « C’est ça, il manque d’étoffe ». Mais, c’est en contexte qu’il faut entendre ce « normal ». Il s’oppose à son principal adversaire en en soulignant la brutalité et la frénésie : brutalité contraire à la "fraternité" de la devise républicaine, frénésie contraire à la nécessaire tempérance de l’homme d’État : « Il faut que les natures politiques apparaissent. La sienne est faite de brutalité et d’inconstance et la mienne de normalité, c’est-à-dire un comportement constant et humain et de cohérence ».

Pourtant il ne manque pas de pugnacité. On le constate dans les meetings et dans ses déclarations qui au fur et à mesure de la campagne se font de plus en plus fermes. Mais avec contrôle et subtilité, voire humour, car il s’agit pour lui de ne pas entre dans le jeu de son adversaire et essayer de prendre de la hauteur. Par exemple en déclarant : « Je me méfie des empoignades, des invectives dont, on ne sait plus qui a commencé. Je ne veux pas tomber dans la cour de récréation : "c’est toi le menteur" ; "c’est celui qui dit qui y est" », il dit qu’il ne veut pas satisfaire à la pratique, somme toute démagogique, de la réplique sanglante pour mettre les rieurs de son côté, et en même temps, il souligne le côté enfantin de Nicolas Sarkozy. Donc, pas d’invective gratuite, seulement des répliques pour détruire celles qui lui sont adressées : « Il veut faire du fracas. Il faut répondre chaque fois que nécessaire en se situant à un niveau qui n’est pas celui du combat de rue. Il faut montrer la force face à la brutalité, ne pas se laisser dévier, et ne pas lasser ». Des répliques du genre : « Ce n’est pas parce qu’il me cherche qu’il me trouvera », une raillerie à effet de dérision, montrent son refus de faire de la Campagne un match de boxe ; ou encore : « C’est le candidat des Conseils d’administration qui se présente devant les Français ? Jamais je ne l’accepterai » [38], dit sa volonté d’assainir certaines pratiques de la République instaurées par le président sortant, et sa détermination.

Il est vrai que son tempérament n’est pas le même. Comme il l’a dit dans son discours du Bourget, il aime les gens : « La ferveur des gens, chaque fois, me stimule ». Ses déambulations, à pied, dans les rues des villes et des marchés, exercice obligé pour tout candidat à une élection, répondent à son goût du contact humain, et les vidéos qui le montrent dans cette activité témoignent que, contrairement à Nicolas Sarkozy, il regarde les gens quand il leur serre la main. Mais en même temps, il sait garder les distances nécessaires pour ne pas paraître démagogique et garder le mystère de la réserve qui peut laisser penser qu’il est habité d’une force intérieure. Ce goût du contact se traduit dans les relations qu’il entretient avec la presse : il la sollicite, répond volontiers à ses questions, adore s’entretenir avec les journalistes, multiplie les apartés et les bons mots, toutes choses qui devraient être agréables aux journalistes habitués qu’ils ont été avec la président actuel à des relations tendues quand elles n’étaient pas de mépris.

Dans ses meetings, François Hollande a surpris. D’abord, on lui découvre un corps [39], une voix porteuse de valeurs symboliques : « Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation ». Certes, sa rhétorique est classique, mais sa posture physique très mitterrandienne, avec un coude sur le pupitre et une main en l’air, tantôt ouverte, tantôt fermée, annonce sa détermination dans le combat. Qu’il est loin « Le capitaine de pédalo » dont l’avait affublé Jean-Luc Mélenchon !

Et puis, il y a le Hollande penseur, le Hollande qui dans ses entretiens avec les journalistes montre, d’une part, qu’il est maître de sa Campagne, d’autre part, que dans le tumulte de la bataille électorale, il pense la politique : « La politique, c’est comme le football. Tout le monde, derrière sa télé, pense que c’est facile de marquer un but. Il n’y a que sur le terrain que l’on comprend à quel point c’est difficile. Il faut des professionnels ». A propos de ce que pourrait être son futur gouvernement : « Dès que vous parlez des personnes, vous donnez le sentiment que vous répartissez les postes. Les Français aiment le pouvoir pour ce qu’il permet de faire, par pour ce qu’il offre à ceux qui le détiennent. Je ne veux pas entrer dans ce petit jeu ». Interrogé sur l’ouverture possible à des personnalités d’autres partis : « Je ne réitérerai pas une mauvaise méthode. Le débauchage a été un échec. Celui qui l’a initié ne l’a pas prolongé. Ceux qui l’ont accepté ont été oubliés », et de conclure sur la question du choix des ministres : « Il y a des principes qui ne tiennent pas compte des situations (…) il faudra sans doute être injuste » [40]. Enfin, voulant indiquer quel est son état d’esprit dans le travail : « Pour gagner une élection présidentielle, il faut mobiliser des contradictions. Aucun candidat n’aurait gagné s’il n’avait pas été capable de faire travailler des personnes de sensibilités différentes. Mitterrand avec Chevènement et Delors, Chirac avec Madelin et Séguin, et même Sarkozy avec Guaino et Guéant, dans un premier temps. (…) Moi, je dois, sans me faire mal, avoir un spectre large » [41].

Il lui reste à devenir charismatique. Mais ce n’est pas une obligation. On peut très bien diriger la France sans charisme, dès lors qu’on a une image, et que l’on sait manier les deux logiques propres à la gouvernance politique : la logique symbolique constructrice de valeurs, la logique pragmatique, condition de la réalisation du projet politique. Dans une de ses chroniques, l’envoyé spécial du Monde en Amérique latine, écrivait après les premiers jours de gouvernement de Dilma, la nouvelle présidente du Brésil : « Lula-Dilma, Dilma-Lula, entre ces deux-là (…), il y a le style. Comme on s’y attendait, le contraste est total. Tribun hors pair, improvisateur jubilant, Lula déborde de charisme. Oratrice sans fantaisie, Dilma n’a —et n’aura jamais— sa verve et son bagou » [42]. Mais il faudrait ajouter, après plus d’un an de gouvernance : « Elle réussit aussi bien »

Patrick Charaudeau
Professeur Émérite
Université Paris XIII
CNRS-LCP
Paris, le 20 avril 2012
Notes
[1] Voir mes Notes sur la gestuelle et l’opinion.
[2] Voir l’émission "Des actes et des paroles" qui faisait intervenir des journalistes spécialisés sur les questions économiques.
[3] Le Monde du 7 avril.
[4] Aristote (1991)
[5] Barthes (1970 : 2011
[6] Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert.
[7] Economie et société, Plon, Paris, 1971.
[8] « Nous appellerons charisme la qualité extraordinaire (à l’origine déterminée de façon magique tant chez les prophètes et les sages, thérapeutes et juristes, que chez les chefs des peuples chasseurs et les héros guerriers) d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un "chef" [Führer] ». (p.320).
[9] Voir le blog d’Amélie Dalmazzo, "Charismes et fascination. L’idéal et le monstre".
[10] Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le détail de cette notion psychanalytique si complexe et discutée depuis que Freud en a fait une pathologie psychique autonome.
[11] Le discours politique. Les masques du pouvoir, Vuibert, Paris, 2005.
[12] Les ethos de "Sérieux", "Vertu", "Puissance", "Caractère", "Intelligence", "Chef", etc., III° Partie.
[13] De ce point de vue, le Pape Jean-Paul II est à classer dans ce charisme messianique
[14] Alexandre Dorna, Le leader charismatique, Desclée de Brouwer, Paris, 1998.
[15] Réponse à un militant qui lui demandait s’il pouvait le tutoyer : « Si vous voulez ».
[16] En février, 1981
[17] En septembre, 1969
[18] Canal +, le dimanche 1er avril
[19] Voir la note sur les sondages
[20] On se reportera également à l’émission de télévision, "Des paroles et des actes", où elle est face à Jean-Luc Mélenchon. Malgré les avis controversés, elle ne perdit pas pied.
[21] Meeting Lyon, le 7 avril.
[22] Meeting au Zenith, le 17 avril.
[23] Sylvain Crépon, Enquête au cœur du nouveau Front national, L’Harmattan.
[24] Le13 avril, lors d’un déjeuner avec des journalistes.
[25] Meeting de Marseille
[26] Entretien avec Emmanuel Laurentin, in Que doivent-ils à l’histoire ? Bayard, Paris, 2012.
[27] Sur TF1, en novembre 2006
[28] Voeux aux militants, Le Monde, 3/01/07
[29] Ibidem
[30] Sur RMC, le 8 mars 2012
[31] Jeudi 5 avril, à Montpellier.
[32] A Caen le 7 avril, et dans Le journal du Dimanche du 8 avril
[33] Voir la note sur la gestuelle
[34] Voir le livre d’Hélène Pilichowski, Sarkozy et la presse, J.C. Lattès, 2012.
[35] L’aube, le soir ou la nuit, Flammarion, Paris, 2007.
[36] Max Weber ; op. cit. (p. 322).
[37] Guéret - Creuse, le 18 février 2012
[38] Bonneuil-sur-Marne, 20 février 2012. A propos de l’affaire Borloo-Veolia.
[39] Voir la note sur la gestuelle
[40] Ces propos ont été tenus lors d’une conversation avec des journalistes, dans la voiture qui, le 13 avril, le conduisait de Moulins à Auxerre.
[41] Propos confié à des journalistes du journal Le Monde, lors de sa visite à Besançon.
[42] J.P. Langelier, Lettre d’Amérique du sud, Le Monde, 31 mars 2011.
Pour citer cet article
Patrick Charaudeau, "Charisme quand tu nous tiens. Les paradoxes du charisme en politique (notes de campagne)", NOTES DE CAMPAGNE (un regard sémiologique), consulté le 24 septembre 2017 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications.
URL: http://www.patrick-charaudeau.com/Charisme-quand-tu-nous-tiens-Les.html
Livres
Articles
Textes de réflexion